Comme chaque année, les propriétaires de la villa Berthe – La Hublotière, située au Vésinet (78), permettront l’accès du public au jardin. Ce sera l’occasion idéale pour les visiteurs d’admirer d’un peu plus près cette œuvre remarquable construite par Hector Guimard en 1896.
La villa Berthe – La Hublotière, 72 route de Montesson, 78110 Le Vésinet

Villa Berthe – La Hublotière, façade sur rue. Photo F. D.
Ouverture 2026 :
de 8h30 à 14h30 (dernière entrée à 13h45) :
– tous les jours du 1er juillet au 24 juillet (y compris week-end + jour férié),
– tous les jours du 31 août au 13 septembre (y compris week-end),
– les 19 et 20 septembre.

Villa Berthe – La Hublotière, portail sur rue de l’allée carrossable. Photo F. D.
Tarifs :
– 5€/adulte,
– 1€/enfant de 3 à 12 ans, gratuité pour les moins de 3 ans.
– tarif famille : gratuité pour les enfants (<18 ans) dès 2 adultes.
– tarif groupe : -10% pour les groupes de plus de 10 personnes. Pour les groupes, merci de prendre contact à l’adresse lavillaberthe@gmail.com afin d’organiser au mieux la visite.
Plus d’informations sur le site : https://lahublotiere.com

Villa Berthe – La Hublotière, façade arrière. Photo F. D.
Contemporaine du Castel Béranger dont elle reprend certains traits, la villa Berthe est considérée comme la première œuvre Art nouveau de Guimard. Son étonnante façade arrière – invisible de la rue – affiche clairement l’emplacement de l’escalier sur la travée médiane et souligne les volées de marches par des arcs rampants sur chacune des baies en demi-niveau.

Villa Berthe – La Hublotière, façade arrière. Photo F. D.
Elle a probablement partiellement guidé Henri Sauvage pour la composition de la façade avant de la villa Majorelle à Nancy.

Villa Majorelle à Nancy, L’Art Décoratif, août 1902. Bibliothèque numérique limédia, site du musée de l’École de Nancy/Villa Majorelle.
La visite permettra d’apprécier les décors de linteaux en grès émaillé, probablement dus à Bigot ou à Gilardoni & Brault. Ils sont cernés par des tôles de fer découpé.

Villa Berthe – La Hublotière, Décor de linteau en façade sur rue. Photo Nicolas Horiot.
Les sculptures de la pierre de taille sont en relief,

Villa Berthe – La Hublotière, façade sur rue. Photo Nicolas Horiot.
ou en creux — comme au Castel Béranger — ce qui permettait de réaliser une économie mais ce qui est peut-être aussi le signe d’une intervention postérieure à l’appareillage déjà effectué sur le gros œuvre.

Villa Berthe – La Hublotière, façade arrière. Photo Nicolas Horiot.
Les ferronneries, également proches de celles du Castel Béranger, sont constituées de barres de fer laminé, pliées et assemblées par vissage en plans superposés ou bien séparées sur un même plan par de petites entretoises cylindriques traversés par des vis.

Villa Berthe – La Hublotière, ferronnerie du garde-corps de la terrasse sur la façade sur rue. Photo F. D.
D’autres ferronneries réalisées avec la même technique bordent le toit-terrasse.

Villa Berthe – La Hublotière, ferronnerie du garde-corps du toit-terrasse. Photo O. P.
Comme chaque année, nous saluons cette initiative généreuse des propriétaires, conscients de la valeur artistique de leur bien et désireux de la partager.

Villa Berthe – La Hublotière, allée carrossable et portail sur rue. Photo F. D.
C’est toujours avec plaisir que nous accueillons les articles de Léna Lefranc-Cervo qui est à présent Docteure en histoire de l’architecture et enseignante à l’École nationale supérieure d’architecture de Nancy. Faisant idéalement suite à son article « Protéger le patrimoine Art nouveau parisien : initiative et réseaux dans l’entre-deux guerres », puis à son intervention Hector Guimard et le Groupe des architectes modernes : réseaux et stratégies de mobilisation d’un architecte moderne lors de la journée d’étude Hector Guimard à l’hôtel de Ville de Paris le 3 décembre 2024, et enfin à notre article sur l’utilisation des différentes variétés de briques par Guimard, cette enquête sur une déconvenue subie par notre architecte montre qu’une simple dénonciation calomnieuse qui aurait pu être balayée par une courte enquête a nécessité la mobilisation obstinée de son réseau amical et professionnel pour parvenir à l’obtention de la décoration convoitée. Cette inertie administrative pourrait aussi être révélatrice des séquelles d’une ancienne hostilité vis-à-vis de ce novateur, en même temps qu’une certaine incapacité à le reconnaître comme l’un des pères de l’architecture et des arts décoratifs modernes en France.

Croix de chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur, modèle de la IIIème République. Source commons.wikimedia.org
L’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925 signe une victoire pour les architectes modernes. Ceux-ci réunis en 1922 au sein du Groupe des architectes modernes (GAM) avaient en effet obtenu les principales commandes à l’Exposition internationale. À l’issue de l’évènement, Frantz Jourdain, le président du Groupe, considère en effet l’exposition comme « une victoire complète de l’art moderne sur toutes les forces de l’incompréhension et de la routine[1] ».

Portrait de Frantz Jourdain en 1923. Bibliothèque nationale de France.
Peu de temps après, Henri Sauvage, vice-président du GAM, écrivant à Paul Léon, directeur des Beaux-Arts, relate : « vous nous avez si bien conduits à l’assaut que nous voici arrivés, tous d’un coup, et presque [inconsciemment ?], au succès[2] ». Le succès est donc au rendez-vous et le commissariat de l’Exposition demande alors la promotion à la Légion d’honneur des bâtisseurs, processus qui aurait alors achevé de consacrer les membres du Groupe comme les grands représentants de la scène architecturale française.
Dès 1926, plusieurs architectes ayant participé à l’évènement sont promus aux différents grades de la Légion d’honneur. Henri Pacon, Michel Roux-Spitz, Pierre Chareau, Albert Laprade, Alfred Levard, Bernard Haubold, Edmond Malo, Robert Mallet-Stevens, Joseph Marrast, Paul Montagnac, Fernand Nathan, Auguste Perret, Henri Sauvage et Pierre Selmersheim sont faits chevaliers. Quelques autres sont aussi promus au grade supérieur d’officiers comme Adolphe Dervaux, Ernest Herscher et Charles Letrosne ainsi que Pierre Paquet, Louis-Pierre Sézille, Louis Sorel et Pierre Sardou. Si la promotion de Dervaux, Sorel, Selmersheim et Sauvage résonne alors comme une victoire pour le Groupe des architectes modernes, celui-ci essuie aussi un revers cuisant avec l’oubli d’Henri Favier, de Gabriel Guillemonat, de Pierre Patout et surtout celui de son vice-président et fondateur Hector Guimard. Réunis pour discuter des nouvelles promotions, les membres du comité s’indignent en effet « de ne pas trouver à l’Officiel le nom de certains membres qui rendirent des services exceptionnels[3] ». Le comité adresse alors une lettre au Ministre du Commerce et deux textes de protestation sont publiés dans Comœdia le 6 juin 1926. Yvanhoé Rambosson, secrétaire général du Groupe, entend bien y rappeler publiquement le rôle fondamental de Guimard qui « a joué un rôle trop prépondérant dans l’histoire du mouvement moderne pour qu’on puisse l’oublier[4] » :
« Que les novateurs d’à présent se demandent s’ils feraient ce qu’ils font sans avoir profité de l’expérience de deux générations. Ils reconnaîtront le rôle splendidement révolutionnaire de Guimard et le défendront avec moi. (…) Il serait inique de voir décorer un grand nombre de ceux qui ont pénétré dans la forêt nouvelle par la brèche qu’il avait faite, sans que soit récompensé le premier bûcheron[5] ».

Portrait d’Yvanhoé Rambosson, Le Carnet de la semaine, 12 juillet 1925, p. 12.
Alors qu’après cette réclamation, Patout se voit enfin décerner le grade de Chevalier. Guimard, quant à lui, continue d’être marginalisé dans le processus de reconnaissance. Au comité de février 1927, « l’affaire Guimard » occupe une grande partie des échanges entre les membres. De nouvelles démarches sont alors entreprises auprès de Bokanowski[6] par le GAM et d’Édouard Herriot par Rambosson. Mais le comité fait état des difficultés rencontrées :
« Une indifférence totale a accueilli les diverses manifestations de notre indignation. Nous nous sommes heurtés à des hommes haut placés qui n’ont point voulu s’informer eux-mêmes d’un cas si délicat, ou qui n’ont pris aucune détermination[7] ». Le comité se montre en tout cas résolu : « Nous ne pouvons en rester là perpétuellement. Nous avons le devoir d’aboutir à lever la cruelle injustice qui frappe notre camarade GUIMARD, et le Groupe aura à faire son affaire personnelle de son cas[8] ».
La Chancellerie de l’ordre de la Légion d’honneur avait été destinataire d’une lettre d’un industriel dénommé Taté, propriétaire d’une usine et d’une carrière de plâtre à Thorigny-sur-Marne et qui, sans toutefois en préciser les raisons exactes[9], jugeait Guimard indigne de recevoir cette distinction[10]. On ignore l’objet exact de ce différend. Il est possible qu’il soit survenu dans le cadre de leur collaboration pour la réalisation de la mairie du Village français.

Lettre de Taté adressée au Grand Chancelier de l’Ordre de la Légion d’honneur le 18 mai 1925. Archives Nationales, base de données Léonore, dossier de Légion d’honneur de Guimard.
« Monsieur le Grand Chancelier,
Je crois accomplir un devoir de Français en vous mettant en garde contre la candidature de :
Monsieur Hector Guimard, architecte, 122 avenue Mozart à Paris
Architecte de la Mairie du Village Moderne à l’Exposition des Arts Décoratifs.
Je me bornerai à vous signaler qu’il existe une fiche de renseignements sur son compte à la Fédération Industrielle des Matériaux de Construction, 38, rue Meslay à Paris.
Fiche et renseignements sont à la disposition de TOUS LES MEMBRES des syndicats Patronaux adhérents à la Fédération. Aussi votre religion aurait-elle intérêt à en connaitre pour son édification.
Vous pouvez facilement par l’un quelconque des Membres faisant partie de notre Conseil d’Administration, Légionnaire, obtenir communication de ce dossier.
Agréez, je vous prie, Monsieur le Grand Chancelier, l’assurance de ma haute considération.
N.B. — Les Membres du Conseil d’Administration de notre Fédération sont aussi les réviseurs des fiches et renseignements qui sont communiqués aux Membres de syndicats Fédérés. »
La plainte de Taté déclenche en tout cas une enquête, ouverte au sein du ministère du Commerce, qui met alors un coup d’arrêt à toutes les démarches entreprises par le commissariat de l’Exposition. L’injustice est, semble-t-il, suffisamment manifeste pour que le vice-président du GAM, lésé, décide de ne pas se rendre au banquet organisé par le Groupe des architectes modernes en mars 1927 en l’honneur des nouveaux légionnaires[11]. À cette occasion, Guimard rédige une lettre dans laquelle, tout en félicitant ses confrères de leurs succès, il exprime son désarroi face à l’injustice qui le touche.
Sous la plume de Rambosson, ces péripéties prennent alors le nom d’« Affaire Dreyfus des Beaux-Arts[12] ». Le cas est de nouveau évoqué à la séance du comité du GAM du 7 juin où Frantz Jourdain, se désolant de la lenteur administrative, indique reprendre les démarches. Mais en novembre rien n’est encore obtenu. Le secrétaire général du GAM rappelle alors les promesses faites par Paul Léon ainsi que celles d’Herriot et s’étonne que le Groupe n’ait pas obtenu satisfaction. Il faudra cependant attendre encore deux ans avant que les démarches des architectes du GAM se fassent plus offensives. Le 2 février 1929, Rambosson fait parvenir au ministre du Commerce une lettre contresignée par Jourdain[13] au nom du Groupe des architectes modernes.

Première page de la lettre d’Yvanhoé Rambosson, contresignée par Jourdain, adressée au Grand Chancelier de l’Ordre de la Légion d’honneur le 2 février 1929. Archives Nationales, base de données Léonore, dossier de Légion d’honneur de Guimard.
De son côté, Frantz Jourdain écrit lui-même au Grand Chancelier dès le jour suivant et quelques jours plus tard, Jean-Baptiste Bienvenu-Martin, sénateur de la gauche radicale et ancien ministre, fait lui aussi parvenir une lettre dédouanant l’architecte en usant des mêmes arguments que ceux énumérés par Rambosson et Jourdain[14].

Lettre du sénateur Jean-Baptiste Bienvenu-Martin adressée au ministre du Commerce le 12 février 1929. Dossier de Légion d’honneur de Guimard. Archives Nationales, Base de données Léonore.
Insistant sur l’irréprochabilité du vice-président du GAM, Rambosson, le secrétaire général du Groupe, rappelle que la promotion a été demandée par pas moins de trois organismes différents : le commissariat général de l’Exposition des arts décoratifs, le Groupe des architectes modernes et la Société des artistes décorateurs. Il réduit la réclamation de Taté à un simple « différend entre architecte et entrepreneur, chose courante et qui relève simplement du Tribunal de Commerce ou du tribunal Civil[15] ». Il rappelle que Taté n’a saisi aucune de ces deux instances « et qu’il ne semble donc pas qu’on puisse tenir compte d’une lettre envoyée dans de telles conditions[16] ».
Quant à Jourdain, il fait remarquer au Grand Chancelier que l’on ne connaît toujours pas les charges retenues contre Guimard : « Les Ministres que j’ai eu l’honneur de voir à ce sujet, [illisible] m’ont toujours affirmé qu’aucun grief ne subsistait contre notre candidat et je me heurte à une situation inextricable dont vous seul, Mon Général, pouvez trouver la solution[17] ». Il poursuit : « Si M. Guimard est innocent et digne de l’estime que lui portent tous les artistes, qu’on réceptionne enfin un artiste de 62 ans qui a fait preuve dans sa longue carrière d’autant d’originalité que de talent et qui doit enfin être lavé d’attaques hypocrites, basses et lâches qui peuvent grandement salir sa réputation[18] ».
Afin de soutenir leur démarche, Rambosson fait publier le 22 février dans Comœdia un petit texte insistant sur le rôle joué par le vice-président du GAM dans la naissance de l’architecture moderne en France[19].
Les interventions des deux hommes semblent avoir été déterminantes et grâce à l’action énergique d’André Dezarrois, chef de cabinet du sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts André François-Poncet, l’affaire se dénoue enfin. Dezarrois s’informe auprès de la Fédération industrielle des matériaux de construction dont le président répond n’avoir jamais été informé d’un problème concernant Guimard et n’avoir jamais été sollicité pour donner un avis sur l’architecte[20].

Lettre du président de la Fédération industrielle des matériaux de construction au sous-secrétaire d’État au Beaux-Arts le 7 février 1929. Archives Nationales, base de données Léonore, dossier de Légion d’honneur de Guimard.
Cette réponse met un terme définitif à l’affaire et, le 28 février 1929, Guimard est enfin promu au titre de Chevalier. La nouvelle est annoncée immédiatement dans Comœdia et Frantz Jourdain, lui-même Grand Officier, reçoit Guimard au sein de la Légion d’honneur. La résolution de l’affaire prouve ainsi la solidarité et la capacité des architectes modernes, proches de Guimard, à se mobiliser.

Procès-verbal de réception d Guimard dans l’Ordre de la Légion d’honneur daté du 27 mars 1929. Dossier de Légion d’honneur de Guimard. Archives Nationales, Base de données Léonore.
Ce type de démarche est caractéristique des stratégies de positionnement des membres du GAM, convaincus que la reconnaissance des architectes modernes, et par eux, de l’architecture moderne, ne pourra passer que par la validation par les instances officielles. En 1895, Jourdain avait publié Les décorés, ceux qui ne le sont pas[21] en hommage aux artistes n’ayant pas obtenu de reconnaissance institutionnelle. Bien que l’ouvrage ne comprenne étonnamment aucun nom d’architecte, il reste fondamental pour comprendre la démarche de Jourdain qui entretient pendant toute sa vie l’ambition de la consécration officielle des architectes modernes. Pour le président du GAM, l’obtention d’une distinction telle que la Légion d’honneur constitue une étape essentielle dans le combat en faveur de leur reconnaissance. Cet intérêt que manifeste Jourdain peut paraître surprenant eu égard à son opposition systématique, et souvent virulente, à ces mêmes instances officielles. Jourdain est en effet surtout un réformateur progressiste qui cherche à améliorer la situation des artistes modernes mais n’en reste pas moins attaché aux valeurs républicaines de mérite. Ce ne sont en effet pas les institutions que Jourdain remet en question, mais plutôt la sélection à laquelle celles-ci procèdent et donc par extension le jugement de ceux qui les constituent. Jourdain pense que la reconnaissance des architectes modernes, et par elle, le triomphe de l’architecture moderne, sera obtenue grâce à la pression exercée démocratiquement par le biais des associations notamment. Son objectif principal est d’obtenir la reconnaissance officielle des modernes par le remplacement des références. Pour Jourdain, les architectes novateurs doivent in fine remplacer les architectes des beaux-arts, considérés par lui comme médiocres, en tant que gloires artistiques françaises. Selon lui, la victoire des novateurs ne pourra être atteinte que s’il s’opère un renversement des valeurs au sein même de l’espace démocratique.
Suite à cette victoire tant attendue, le GAM décide alors la tenue d’un banquet en l’honneur de l’architecte qui sera organisé en juin 1929 à l’hôtel Lutetia.

A. Meffre photographe. Banquet du Groupe des Architectes Modernes en juin 1929 en l’honneur d’Hector Guimard à l’hôtel Lutetia. Fonds Perret, Centre d’archives d’architecture contemporaine (Cité de l’architecture). Droits réservés.
Ce banquet se présente en effet comme un moment de fête autour de la consécration du vice-président Hector Guimard. Il s’agit de célébrer ce que le GAM va présenter comme la reconnaissance officielle de l’architecte et comme une nouvelle victoire des modernes conquise grâce à la mobilisation du Groupe. Par Guimard, c’est aussi tout le réseau fondateur du Groupe des architectes modernes qui se voit reconnu. Pour le GAM, l’événement signifie, semble-t-il, le ralliement de l’État à la cause des modernes. À ce titre la liste des représentants politiques de l’État et de la ville de Paris que le GAM projette d’inviter est impressionnante. Ce ne sont pas moins de onze représentants d’administrations nationales et parisiennes qui sont conviés parmi lesquels André François-Poncet, sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, et son chef de cabinet André Dezarrois, mais aussi le Préfet de la Seine, de Police, le Président du Conseil municipal, du Conseil Général, les rapporteurs du budget des Beaux-Arts au Sénat et à la Chambre, le Président du Tribunal Civil de la Seine et enfin Paul Léon et Fernand David. En dehors de la présence confirmée d’André François-Poncet à ce banquet, celle d’autres représentants de ces administrations ne peut être confirmée. Le discours prononcé par le sous-secrétaire d’état, ira en effet dans le sens du GAM et le haut-fonctionnaire confirme la consécration des architectes du Groupe considérant que l’Exposition a montré que la France a regagné « sa vraie place, sa place de créateur, de guide, de metteur au point[22] ». Ce résultat « est l’œuvre des hardis pionniers, des animateurs qui sont ici rassemblés, des Frantz Jourdain, des Louis Bonnier, des Henri Sauvage, des Georges [sic] Sorel, des Auguste Perret, des Paul [sic] Bluysen, des Louis Boileau, des Adolphe Dervaux, des Lucien Woog[23] ». Le banquet ne peut toutefois jouer ce rôle sans la médiatisation de l’événement dont se charge Rambosson dans Comœdia. L’ancien secrétaire général du Groupe présente le banquet comme « une belle fête de l’architecture moderne[24] » qui rassemble « les meilleurs de nos novateurs[25] » parmi lesquels il désigne : Auguste Perret, Sauvage, Bonnier, Dervaux, Boileau, Sézille, Sardou, Selmersheim, Patout, Tournon, Abraham, Favier, Gouverneur, Woog et Bluysen[26].
Néanmoins, le discours de François-Poncet constitue aussi un hommage mitigé à Hector Guimard, pourtant invité d’honneur de ce dîner. Revenant sur ses souvenirs d’enfance à Cabourg, le haut-fonctionnaire évoque alors les maisons interchangeables, construites au tournant du siècle, puis l’arrivée de prototypes modernes d’architecture :
« Et puis, un jour, surgit sur cette côte l’effort d’Hector Guimard (…) pour moi ce fut un sujet de perplexité et l’origine d’une réflexion. Je ne jugeais pas que le résultat fût pleinement réussi et je n’avais pas, à vrai dire, l’impression péremptoire d’une beauté décisive. Mais j’étais troublé ; c’était pour moi la révélation d’une tentative, d’une volonté d’invention, dont il me semblait au fond de moi-même que le principe était juste et louable ; aussi ai-je été particulièrement heureux de pouvoir, quelque vingt-cinq ans plus tard, rendre hommage – et justice – à celui qui me l’avait donné[27] ».

Portrait d’André François-Poncet (1887-1978) en 1931. Source : Wikipédia, Agence de presse Meurisse, Bibliothèque nationale de France.
Le discours de François-Poncet est symptomatique de la relative indifférence et de la mauvaise réception de l’œuvre de Guimard en cette veille des années 1930, ainsi que de la difficulté à admettre l’architecte comme une figure de proue de l’architecture moderne. Il annonce à bien des égards l’oubli et l’invisibilité dans lesquels sombreront l’architecte et son œuvre dans la décennie suivante. Si Guimard peut en effet compter sur le soutien de ses amis et de son réseau, qui demeurera toujours mobilisé pour défendre son œuvre comme le montreront les démarches d’Auguste Bluysen dans les années 1940, en revanche la relative incompréhension dans laquelle est tombée l’Art nouveau, occultera la qualité et l’intérêt de sa production pendant au moins une trentaine d’années.
Léna Lefranc-Cervo
Docteure en histoire de l’architecture
Notes
[1] Yvanhoé Rambosson, « Les conséquences de l’Exposition », Paris-Soir, 8 juillet 1925, p. 1
[2] Lettre manuscrite d’Henri Sauvage à Paul Léon, 3 mai 1926, Pierrefitte-sur-Seine, Archives nationales, Fonds du Ministère de l’Instruction publique et des beaux-arts, 20140260/2.
[3] Le Rapin, « Beaux-Arts. Nouvelles au fusain », Comœdia, 6 juin 1926, p. 2.
[4] Ibid.
[5] Yvanhoé Rambosson, « Un autre oublié Guimard », Comœdia, 6 juin 1926, p. 1.
[6] Maurice Bokanowski est à l’époque ministre du Commerce.
[7] Procès-verbal de la séance du comité du Groupe des architectes modernes du 19 février 1927, Paris, Centre d’archives d’architecture contemporaine, Fonds Perret, 535 AP 561/1.
[8] Ibid.
[9] Je remercie le Cercle Guimard et Frédéric Descouturelle pour cette information.
[10] Lettre dactylographiée de Taté au Grand Chancelier de la Légion d’honneur, 18 mai 1925, Pierrefitte-sur-Seine, Archives nationales, Dossier de Légion d’honneur d’Hector Guimard, consultable en ligne https://www.leonore.archives-nationales.culture.gouv.fr/ui/#show
[11] Yvanhoé Rambosson, « Le banquet des architectes modernes », Comœdia, 28 mars 1927, p. 2.
[12] Yvanhoé Rambosson, « Une belle fête de l’architecture moderne », Comoedia, 22 juin 1929, p. 3. Dans la mesure où une connotation antisémite n’a pu être retrouvée dans cette affaire de retard d’attribution de Légion d’honneur, il faut très certainement prendre ce terme d’« affaire Dreyfus des beaux-arts » comme un équivalent de « grave injustice », même s’il n’y a évidemment pas de commune mesure entre les deux affaires.
[13] Lettre manuscrite d’Yvanhoé Rambosson, contresignée par Frantz Jourdain, au ministre du Commerce, 2 février 1929, Pierrefitte-sur-Seine, Archives Nationales, Dossier de nomination d’Hector Guimard au grade de Chevalier de la Légion d’honneur, consultable en ligne https://www.leonore.archives-nationales.culture.gouv.fr/ui/#show. Rambosson fait suivre sa signature de son titre de Chevalier de la Légion d’Honneur et Jourdain celui de Grand Officier de la Légion d’honneur.
[14] Lettre manuscrite de Jean-Baptiste Bienvenu-Martin, 3 février 1929, Pierrefitte-sur-Seine, Archives Nationales, Dossier de nomination d’Hector Guimard au grade de Chevalier de la Légion d’honneur, consultable en ligne https://www.leonore.archives-nationales.culture.gouv.fr/ui/#show
[15] Lettre manuscrite d’Yvanhoé Rambosson, contresignée par Frantz Jourdain, au ministre du Commerce, 2 février 1929. Op.cit.
[16] Ibid.
[17] Lettre manuscrite de Frantz Jourdain au Général Dubail, Grand Officier de la Légion d’Honneur, 3 février 1929, Pierrefitte-sur-Seine, Archives Nationales, Dossier de nomination d’Hector Guimard au grade de Chevalier de la Légion d’honneur, consultable en ligne https://www.leonore.archives-nationales.culture.gouv.fr/ui/#show
[18] Ibid.
[19] « Les artistes. Hector Guimard », Comœdia, 22 février 1929, p. 2.
[20] Lettre dactylographiée du président de la Fédération industrielle des matériaux de construction au sous-secrétaire d’État au Beaux-Arts, 7 février 1929, Pierrefitte-sur-Seine, Archives Nationales, Dossier de nomination d’Hector Guimard au grade de Chevalier de la Légion d’honneur, consultable en ligne https://www.leonore.archives-nationales.culture.gouv.fr/ui/#show
[21] Frantz Jourdain, Les décorés, ceux qui ne le sont pas, Paris, H. Simonis Empis, 1895.
[22] « M. François-Poncet exalte la nouvelle architecture française », Comœdia, 22 juin 1929, p. 1.
[23] Idem., p. 2.
[24] Yvanhoé Rambosson « Les Beaux-Arts. Une belle fête de l’architecture moderne », Comœdia, 22 juin 1929, p. 3.
[25] Ibid.
[26] Le banquet réunit aussi en outre Brunet, Montagnac, Lambla de Sarria, Guillemonat, Guët et Houdaille.
[27] « M. François-Poncet exalte la nouvelle architecture française », Comœdia, 22 juin 1929, p. 1.
Le Cercle Guimard vous propose une nouvelle visite guidée pour ce mois de juin :

Entourage de la station Europe. Photo F. D.
Les visites guidées sont au tarif unique de 20 euros par personne.
Merci de cliquer sur l’horaire qui vous convient :
L’Assemblée Générale Ordinaire et Extraordinaire du Cercle Guimard aura lieu le jeudi 21 mai 2026, à la mairie du XVIème arrondissement de Paris, salle de la Rotonde au rez-de-chaussée de 18h 30 à 20h 30.
71 av. Henri-Martin – métro 9, rue de la Pompe ou RER C, Henri-Martin.
À cette occasion, la présentation du rapport du Président, des comptes de l’association et le renouvellement d’une partie du Conseil d’administration seront soumis à l’assemblée. Le Conseil d’administration soumettra également au vote les dernières modifications de statuts visant à mettre ces derniers en conformité avec les recommandations du Conseil d’État afin de pouvoir déposer la demande de Reconnaissance d’Utilité Publique (RUP). 
Des nouvelles du musée Guimard, un exposé sur la jardinière Guimard par Gilardoni récemment acquise, ainsi que la présentation de différents travaux universitaires en cours de réalisation avec le concours du Cercle Guimard seront également présentés à l’auditoire.
Enfin, l’assemblée générale étant un moment important de la vie de notre association, nous proposons de retrouver nos adhérents à l’issue de l’AG pour un moment convivial autour d’un verre.
Nos adhérents recevront une convocation par courriel pour cette AG selon les conditions prévues par les statuts de l’association. Conformément à ces derniers, nous vous rappelons que le droit de voter à l’assemblée est réservé aux seuls membres à jour de leur cotisation à la date de la réunion.
Si vous n’êtes pas à jour de cotisation pour l’année civile 2026 ou si vous souhaitez adhérer avant la réunion et voter, nous vous invitons à envoyer votre cotisation de préférence via l’adhésion en ligne, simple et sécurisée, ou par courrier (plus d’information).
Si vous prévoyez d’adhérer ou de renouveler votre adhésion le jour de l’AG, veuillez arriver au moins 30 minutes avant le début de l’événement munis d’un chèque à l’ordre du Cercle Guimard ou de l’appoint en espèces.
Nous vous attendons nombreux et, comme à chaque fois, enthousiastes !
Très cordialement,
Le bureau du Cercle Guimard
Le Cercle Guimard vous propose une nouvelle visite guidée pour ce mois de mai :

Façade sur rue de l’hôtel Jassedé, 41 rue Chardon-Lagache à Paris. Documents d’Atelier, 2ème série, 1899, pl. n° 17. Coll. part. L’hôtel est représenté comme s’il était dans un parc alors que cette façade se trouve sur le trottoir de la rue.
Les visites guidées sont au tarif unique de 20 euros par personne.
Merci de cliquer sur l’horaire qui vous convient :
Toutes les photos appartenant aux auteurs ou au Centre d’Archives et de Documentation du Cercle Guimard doivent impérativement faire l’objet d’un accord du Cercle Guimard dans le cas d’un projet de publication, quel qu’en soit le support.
Dans l’appartement de l’un de nos adhérents, au sein de l’immeuble Trémois construit par Guimard en 1909-1910 rue François Millet, le salon et la salle à manger sont équipés de cheminées en marbre de Guimard différentes munies de rétrécissement en fonte (GA et GB). Nous avions remarqué que le décor gravé sur le linteau du manteau de l’une d’elles avait été masqué. Nous avons donc proposé l’intervention de notre amie Émilie Dominey qui, après avoir assuré les visites guidées du Cercle Guimard pendant plusieurs années alors qu’elle suivait une formation de conservation et restauration de sculptures, est maintenant établie à son compte. Nous retranscrivons le compte-rendu de son intervention.

Cheminée de la salle à manger d’un appartement de l’immeuble Trémois, rue François Millet, Paris XVIe, avant l’intervention. Photo F. D.
Constat d’état
La cheminée d’Hector Guimard est entourée d’un décor de cheminée constitué d’un plaquage en marbre rouge et veiné. Le dessus de la cheminée est, lui, constitué d’une plaque de bois recouverte d’un décor peint de faux marbre.
Cette cheminée présentait autrefois un décor fin et ciselé dans le marbre sur le linteau supérieur. Il a été recouvert d’un enduit au plâtre et d’une retouche colorée à la peinture, probablement acrylique, cherchant à recréer les veines du marbre.

Décor sculpté recouvert de plâtre et retouché. Photo E. D.

Détail du décor et de la retouche colorée. Photo E. D.
Interventions de conservation-restauration
Retrait du plâtre
L’enduit de plâtre qui recouvrait les détails du décor ciselé a été retiré à l’aide d’outils de taille (ciseau et massette) et au scalpel.

Détail du décor, retrait du plâtre en cours. Photo E. D.

Détail du décor, retrait du plâtre en cours. Photo E. D

Retrait du plâtre sur le linteau supérieur à l’outil et au scalpel. Photo C. D R.
Retrait de la retouche colorée
La retouche colorée ancienne a été retirée aisément au solvant et coton (acétone).

Détail du décor après retrait du plâtre. Photo E. D.

Détail du décor après nettoyage et retrait des retouches colorées. Photo E. D.
Nettoyage
Suite au retrait des anciennes interventions masquant le décor, l‘ensemble de la surface de l’entourage de la cheminée en marbre a été nettoyé à l’eau et éponge.
Retouche et application de cire
Certaines zones présentant des traces de coups d’outil ont été légèrement retouchées à l’aquarelle. L’ensemble de la surface du marbre a été recouverte d’une fine couche de cire microcristalline afin de redonner toute sa brillance au marbre.

Vue du linteau supérieur après traitement. Photo E. D.

Détail du décor sculpté après traitement. Photo E. D.
Il est à noter que l’on retrouve ce même décor sur d’autres modèles de cheminées semblables d’Hector Guimard, notamment à l’hôtel Mezzara, dans une chambre de domestique du second étage.

Cheminée au 2ème étage de l’hôtel Mezzara, avec un manteau en marbre semblable à celui restauré dans l’immeuble Trémois. Le rétrécissement est constitué de simples plaques en faïence plane. Photo F. D.
Émilie Dominey – Conservation-restauration de sculptures
Toutes les photos appartenant aux auteurs ou au Centre d’Archives et de Documentation du Cercle Guimard doivent impérativement faire l’objet d’un accord du Cercle Guimard dans le cas d’un projet de publication, quel qu’en soit le support.
L’étude de l’œuvre de Guimard dans le domaine de la marbrerie est encore à faire. Il est pourtant certain que ce domaine a suscité son intérêt au même titre que les autres domaines de l’art décoratif. Guimard a travaillé très tôt avec des marbriers, au moins depuis la construction du tombeau de Victor Rose en 1892 et l’on sait qu’il dessinera des monuments funéraires jusqu’en 1929 (projet pour le monument commémoratif de la Victoire de la Marne.) Cet article donne un aperçu de ses créations dans le domaine plus restreint des cheminées en marbre. Un second article fera état de la restauration récente du décor gravé d’une cheminée de l’immeuble Trémois (1909-1910).
Nous n’avons pas connaissance de cheminées en marbre dans l’une des premières œuvres architecturales de Guimard, mais il est fort possible qu’il en ait existé. Les premiers modèles spécifiquement dessinés par Guimard pourraient dater de l’équipement du Castel Béranger (1895-1898). La façon dont Guimard y utilise les cheminées n’est alors en rien innovante : elle suit des habitudes bien établies pour les appartements et les demeures privées où l’ensemble formé par la cheminée et le cadre de glace qui la surmonte s’est perpétué du XVIIIe au XIXe siècle[1]. Mais comme nous l’avons vu précédemment, l’existence de grilles de bouches de chaleur indique que les appartements du Castel Béranger bénéficiaient d’un système de chauffage mixte, par calorifère en sous-sol et par cheminées dans les pièces principales. Ces éléments du décor fixe, peu efficaces mais longtemps considérés comme indispensables à un intérieur privé, servaient donc occasionnellement ou en mi-saison. La liste des intervenants répertoriés dans le portfolio du Castel Béranger mentionne « Hénault. – Marbrerie » suivi de cette précision : « Par suite du décès de M. Hénault, les cheminées en marbres sont exécutées par M. Maybon[2] ». Cette dernière entreprise dont les ateliers et le magasin d’exposition étaient rue Saint-Sabin dans le XIe arrondissement avait une spécialité de « cheminées artistiques et commerciales ».

Document commercial de la marbrerie Albert Maybon, 46-48 rue Saint-Sabin, non daté. Coll. part.
Pour l’Exposition universelle de 1900 à Paris, un dépliant publicitaire édité par la même maison précise les différentes classes où elle présentait ses produits.

Dépliant publicitaire de la Maison A. Maybon édité à l’occasion de l’Exposition universelle de 1900 à Paris. Coll. part.
Au sein du Groupe XII, la classe 66 dédiée à la décoration fixe des édifices publics et des habitations accueillait notamment l’exposition de Guimard comprenant plusieurs fragments d’intérieurs dont une chambre et sa cheminée en marbre. Un cartel particulièrement soigné, aujourd’hui conservé à la bibliothèque Forney, confirme la présence de la cheminée sur le stand de Guimard.

Cartel pour le stand d’Hector Guimard à l’Exposition universelle de 1900. Fonds Geo Dorival. Bibliothèque Forney.
Au Castel Béranger, les cheminées avec un manteau en marbre de la maison A. Maybon, se trouvaient dans les chambres et dans les salons des appartements. Les autres pièces recevaient des manteaux de cheminées en grès émaillé (édité par Alexandre Bigot) ou en fonte (éditée par la fonderie Durenne à Sommevoire). Les cheminées des chambres, assez simples, sont munies de classiques rétrécissements en plaques de faïence blanche planes.

À gauche : vue d’une chambre de l’appartement à l’angle de la rue La Fontaine et du hameau Béranger au second étage du Castel Béranger, Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 35 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.
À droite : vue d’une chambre d’un appartement du premier étage du Castel Béranger avec une cheminée en marbre et rétrécissement en plaques de faïence. Photo F. D.

Manteau d’une cheminée en marbre du modèle des chambres du Castel Béranger, acquise par Hector Guimard Diffusion. Photo et infographie F. D.
Ce modèle est également présent dans les chambres du Castel Val avec une certaine originalité puisque la couleur du marbre varie d’une pièce à l’autre. Cette construction de Guimard datée de 1904 est d’ailleurs à notre connaissance la dernière qui accueille ce modèle de cheminée de la période du Castel Béranger.
En dehors de ce dernier immeuble, peut-être à l’occasion d’une exposition, Guimard a expérimenté la création d’un rétrécissement constitué de trois plaques planes de lave émaillée.

Cheminée en marbre du modèle des chambres du Castel Béranger avec rétrécissement en plaques de lave émaillée. Bibliothèque des Arts Décoratifs, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948. Photo Laurent Sully Jaulmes (détail).
D’importants fragments de ce rétrécissement en lave émaillée ont été retrouvés et sont en collection privée.

Un des fragments du rétrécissement en lave émaillée d’une cheminée du modèle des chambres du Castel Béranger. Coll. part. Photo F.D.
Les cheminées des salons, plus complexes, ont un rétrécissement en fonte bronzée ou en terre cuite émaillée par Gilardoni & Brault.

Modèle de cheminée en marbre du Castel Béranger avec rétrécissement en fonte bronzée Durenne. Coll. musée de Saint-Dizier. Photomontage à partir des photographies de la vente Auction France de l’ancienne collection Plantin, septembre 2015.

Cheminée en marbre du modèle du Castel Béranger avec rétrécissement en terre cuite émaillée dans le salon du Castel Val (1903). Photo et infographie F. D.
Sans doute par économie, les décors de ces deux modèles de manteaux en marbres du Castel Béranger sont essentiellement gravés en creux. Guimard les a réutilisés pendant quelques années pour d’autres constructions. Mais concurremment, il aussi utilisé le bois pour un manteau de cheminée (au Castel Val) et surtout, de 1900 à 1908 environ, la lave émaillée qui lui a permis de coloriser ces manteaux d’une manière subtile.
Mais l’attrait du marbre sculpté et gravé est resté important et vers 1904 sont apparus de nouveaux modèles en adéquation avec l’évolution de son style. Ceux du Castel d’Orgeval sont très simples et munis de plaques de faïence planes pour le rétrécissement.

Salon du Castel d’Orgeval. Photo d’une agence immobilière. Droits réservés.
Selon le budget alloué et la destination de la pièce où il se trouvent, les manteaux des cheminées d’autres demeures sont plus ou moins luxueux.

Cheminée au rez-de-chaussée, de la villa rue Jean Doyen à Eaubonne (c. 1907-1908). Le rétrécissement est constitué de simples plaques de faïence plane. Photo F. D.

Cheminée en marbre avec rétrécissement en laiton au sein de l’hôtel Deron-Levent (1907-1908), 8 villa de La Réunion, Paris XVIe. Photo F. D.
Ces manteaux de cheminées en marbre anticipent les modèles qui sont apparus en dessin autour des rétrécissements proposés dans le catalogue des Fontes artistiques de Guimard édité par la fonderie de Saint-Dizier en 1908. Ces rétrécissements, conçus pour s’adapter aux modèles de manteaux les plus courants du marché, y sont répartis sur trois planches dont deux portent la mention : « On peut se procurer les marbres : Société Anonyme des Usines et Carrières — Devillers et Cie — Marpent (Nord)[3] ». Sur ces planches, Guimard montre quatre modèles différents de manteaux s’adaptant à trois groupes de rétrécissements. Les plus hauts et les plus larges sont les GA et GC de même gabarit (96 cm de haut et 110 cm de large). Le modèle GB est d’une hauteur et d’une largeur intermédiaire (93 cm de haut pour 100 cm de large).

Rétrécissements de cheminées GB et GC, catalogue des Fontes artistiques de Guimard, fonderie de Saint-Dizier, planche 61. Coll. part.
Quant à la série de modèles GI, GH, GG, GE, ils sont de même hauteur (90 cm) et leur largeur augmente à chaque fois de 5 cm (de 75 à 90 cm).

Rétrécissements de cheminées GI et GE, catalogue des Fontes artistiques de Guimard, fonderie de Saint-Dizier, planche 62. Coll. part.
Pour cette dernière gamme, Guimard a aussi conçu un modèle de manteau plus monumental intégrant en partie supérieure une plaque ornée en fonte. Le catalogue des Fontes artistiques le présente avec le modèle le plus large GE (ci-dessus) mais nous le connaissons aussi en largeur réduite avec le rétrécissement GI (ci-dessous).

Cheminée en marbre avec un rétrécissement GI et une plaque ornée GD. Bibliothèque des Arts Décoratifs, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948. Photo Laurent Sully Jaulmes (détail).
Mais on s’aperçoit vite que les dessins de manteaux de cheminées des planches du catalogue de fontes artistiques ne sont qu’indicatifs car Guimard a multiplié à l’envi les modèles différents. Toujours pour la gamme de rétrécissements GI, GH, GG, GE, on connaît par exemple un autre modèle de manteau effectivement réalisé (mais non localisé) qui est au contraire excessivement simple.

Cheminée en marbre avec un rétrécissement GH, photographie prise au sein des ateliers de Guimard au 12 avenue Perrichont-prolongée. Bibliothèque des Arts Décoratifs, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948. Photo Laurent Sully Jaulmes (détail).
Pour un rétrécissement GC, Guimard a aussi créé un modèle de manteau enrichi par la présence de consoles en bronze appliquées aux angles.

Cheminée en marbre 1017 avec un rétrécissement GC et des consoles en bronze, photographie prise au sein des ateliers de Guimard au 12 avenue Perrichont-prolongée. Bibliothèque des Arts Décoratifs, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948. Photo Laurent Sully Jaulmes (détail).

Détail des consoles en bronze de la cheminée en marbre 1017. Bibliothèque des Arts Décoratifs, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948. Photo Laurent Sully Jaulmes (détail).
Cette cheminée, numérotée 1017, a été mise en place dans le salon de l’hôtel Guimard, avenue Mozart. Il s’agit d’ailleurs de la seule cheminée de l’hôtel, Guimard ayant privilégié le chauffage central pour gagner de la place dans les pièces aux dimensions modestes de cette parcelle très réduite.

Photographie ancienne du salon de l’hôtel Guimard, 122 avenue Mozart avec la cheminée 1017. Cooper-Hewity museum, New-York, don Adeline Oppenheim-Guimard. Droits réservés.
Un autre document est sans doute un photomontage avec le découpage de la photo retouchée d’un modèle de manteau en marbre, superposé à la photo (elle-même découpée) d’un rétrécissement GC.

Probable photomontage d’un manteau de cheminée sur un rétrécissement GC. Bibliothèque des Arts Décoratifs, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948. Photo Laurent Sully Jaulmes (détail).
Pour les rétrécissements GB, les manteaux en marbre ont également fait l’objet de variations.

Cheminée en marbre 1013. Bibliothèque des Arts Décoratifs, photographie prise au sein des ateliers de Guimard au 12 avenue Perrichont-prolongée, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948. Photo Laurent Sully Jaulmes (détail).

Cheminée avec un rétrécissement GB, dans un appartement de l’immeuble Trémois (1909-1910). Photo F. D.

Cheminée avec un rétrécissement GB, dans un appartement du 17 rue La Fontaine (1909-1911). Photo F. D.
Parmi les photos données par Adeline Oppenheim à la Bibliothèque des Arts Décoratifs en 1948 se trouve encore un modèle de manteau au modelage raffiné qui pourrait avoir été photographié à l’état de projet en plâtre.

Probable modèle en plâtre pour un manteau de cheminée en marbre. Bibliothèque des Arts Décoratifs, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948. Photo Laurent Sully Jaulmes (détail).
Ces photos données par Adeline Oppenheim-Guimard sont contrecollées sur une feuille de papier fort sur laquelle Guimard a calligraphié la désignation du modèle et lui a attribué un numéro. Cette présentation laisse deviner qu’il projetait la réalisation d’un catalogue de cheminées, de même qu’il en envisageait d’autres : lustres, quincailleries, cadres de miroirs, vases, meubles, couverts et même tombes dont les pierres étaient nécessairement demandées à des marbriers. La plupart de ces projets de catalogues ont avorté mais ils sont un témoignage important, d’une part de la volonté de Guimard d’étendre presque à l’infini le champ de ses créations, et d’autre part de vouloir les mettre à la portée du plus grand nombre par le biais de l’édition industrielle. À la veille de la Première Guerre mondiale, il était ainsi à la tête d’un très grand nombre de modèles aptes à équiper des maisons de rapport, modestes ou luxueuses, mais aussi des hôtels particuliers, tout en maîtrisant au plus près les coûts de leurs équipements.
On remarquera aussi que pour ses cheminées en marbre Guimard a fait une nouvelle fois, appel à des entrepreneurs du Nord de la France, comme pour les mosaïques des vestibules et des halls du Castel Béranger (De Smet à Lille), les déclinaisons en faïence du cache-pot de Chalmont (De Bruyn à Lille) et les tapis et moquettes (Honoré Frères puis Parlant & Biron à Tourcoing). On ne peut s’empêcher d’y soupçonner un réseau relationnel dont le négociant en céramique lillois et client de Guimard, Louis Coilliot, faisait probablement partie.
Un autre signe révélateur du fait que Guimard était en relation étroite avec le milieu de la marbrerie est qu’au début de 1908, au moment où le catalogue des fontes artistiques éditées par la Fonderie de Saint-Dizier était sur le point d’être diffusé, est paru un article non signé, censé rendre compte du Salon des Artistes décorateurs de 1907 mais qui est en fait essentiellement dévolu au commentaire de l’exposition de Guimard à ce salon. Sans doute faute d’accès aux grandes revues d’art décoratif de l’époque qui tenaient ordinairement l’architecte à l’écart, c’est dans une obscure revue corporative de la marbrerie qu’il a échoué. Ce texte dresse un panégyrique du « Style Guimard » avec un enthousiasme dont son inventeur n’avait jamais bénéficié, pas même au temps où il était à la mode. Sa louange est portée à un point tel que si Guimard n’en est pas lui-même l’auteur, il a dû fermement tenir la plume de son rédacteur et lui livrer tout l’argumentaire nécessaire.
Après-guerre, nous n’avons pas la preuve que Guimard a créé de nouveaux modèles de cheminées. Dans tous les domaines, il a continué à réutiliser ses anciens modèles tout en en créant — mais rarement — de nouveaux. La liste des entreprises de la mairie du Village français, bâtie pour l’Exposition des arts décoratifs modernes de 1925, signale un fabricant de cheminée, la Sté industrielle des Pyrénées, mais il est peu probable que Guimard ait dessiné un modèle spécialement pour cette occasion. Il continue cependant à utiliser ce moyen de chauffage puisque dans un bâtiment de prestige comme l’immeuble du 18 rue Henri Heine (1926) où le couple Guimard a habité de 1930 à 1938, les cheminées sont encore présentes. Mais on constate que, par souci d’économie à la fois de place et d’argent, elles ont disparu dans les petits appartements-studios de l’immeuble situé 36-38 rue Greuze (1927-1928).
Frédéric Descouturelle
avec la participation d’Olivier Pons
Notes
[1] Il est même possible d’en faire remonter l’origine au réaménagement de l’appartement de Louis XIV au Grand Trianon par Jules Hardouin-Mansart dans les dernières années du XVIIe siècle.
[2] D’origine belge, la marbrerie d’Albert Maybon exploitait en 1900 une carrière à Flaumont-Waudrechies, dans le Nord. (source : Inventaire région Bourgogne Franche-Comté). À l’Exposition universelle de Paris, elle a présenté, en tant qu’entreprise belge, deux colonnes de marbre de la carrière de Gochenée, près de Namur (source : catalogue officiel de l’Exposition, Groupe XII, classe 66, décoration fixe des édifices publics et des habitations).
[3] La Société anonyme des usines et carrières Devillers et compagnie est une société belge fondée en 1893 et exerçant à Marpent (Nord). Cette entreprise est citée par Guimard dans une lettre publiée par La Construction Moderne en 1913 comme faisant partie des sociétés ayant fait le plus de sacrifices pour commercialiser les modèles dessinés par Guimard. Elle est dissoute en 1910 (Archives nationales du monde du travail). Mais elle s’est vraisemblablement succédé à elle-même puisque la Société des carrières et marbreries de Marpent la reprend en 1927 (Inventaire Hauts de France, Présentation de la commune de Marpent).
Françoise Aubry, ancienne conservatrice du musée Horta à Bruxelles, a été l’amie du Cercle Guimard avant même sa fondation en 2003. Nous l’avons rencontrée à de multiples reprises, à Paris, à Bruxelles et à Barcelone et souvent correspondu avec elle. Son autorité et son expérience nous ont guidés dans le difficile parcours vers l’existence d’un musée Guimard à Paris et elle avait volontiers accepté de préfacer notre premier livre consacré à l’hôtel Mezzara en 2108 alors que son avenir était des plus incertains.
Françoise nous a fait l’amitié de répondre à notre sollicitation et de nous envoyer un résumé de l’ouvrage remarquable qu’elle vient de publier sur l’hôtel Solvay, l’un des chefs-d’œuvre de Victor Horta et à coup sûr son œuvre la plus luxueuse. À l’occasion du changement d’affectation du bâtiment qui est devenu un musée, ouvert deux jours par semaine après d’importantes restaurations, elle renouvelle le travail fouillé de Yolande Oostens-Wittamer publié il y a presque trente ans.

En 1894, Armand, fils du grand inventeur et industriel Ernest Solvay, se marie avec Fanny Hunter. Le jeune couple choisit de s’établir avenue Louise, à l’époque l’artère la plus prestigieuse de Bruxelles et de faire construire un hôtel de maître sur un terrain de 950 mètres carrés. Il choisit Horta comme architecte. Son nom a été suggéré par l’ingénieur Émile Tassel pour qui il construit une maison non loin de là, 6 rue Paul-Émile Janson et un ami de celui-ci, Charles Lefébure, secrétaire personnel d’Ernest Solvay. Horta n’est pas encore très connu mais la nouveauté de l’hôtel Tassel fait sensation. Il saura, à coup sûr, construire une résidence dotée de tout le confort moderne (chauffage central, salle de bains, électricité) qui soulignera l’audace du jeune couple en regard d’une « bonne » société bruxelloise, conventionnelle et éprise d’éclectisme. La fortune des Solvay est récente et due aux qualités entrepreneuriales d’Alfred et Ernest Solvay. Ils ne sont pas les héritiers d’une tradition familiale qui pourrait les ligoter dans leurs choix et les contraindre au conformisme.
Horta gagne la confiance de la famille et est chargé de différentes commandes qui vont du tombeau familial au cimetière d’Ixelles aux laboratoires de la société rue des Champs-Elysées à Ixelles en passant par un château à Chambley, en Lorraine, pour Alice, mariée au baron Henri de Wangen.
Le 3 septembre 1894, Horta présente ses premiers plans à Armand Solvay. Le chantier s’annonce titanesque. Il parle dans ses Mémoires d’une « œuvre de géant » puisque l’architecte est aussi en charge de la décoration intérieure y compris l’ensemble du mobilier dont chaque pièce est unique, dessinée sur mesure.
L’autorisation de bâtir est accordée par la Ville de Bruxelles le 20 août 1895. Le chantier sera long et peut-être considéré comme terminé en 1902 lorsqu’est posée dans la cage d’escalier la grande toile du peintre Théo Van Rysselberghe La lecture dans le parc qui s’insère admirablement dans l’univers coloré créé par Horta.

Victor Horta, hôtel Solvay, 224 avenue Louise à Bruxelles, 1895-1902, palier de l’escalier du rez-de-chaussée au bel étage, tableau La lecture dans le parc de Théo Van Rysselberghe. Photo Gilles van den Abeele.
L’hôtel traverse une partie du XXe siècle sans altération majeure. Pendant la seconde guerre mondiale, la verrière qui coiffe l’escalier d’apparat est soufflée lors de la chute d’un bombe à proximité. Au début des années cinquante, la famille Solvay souhaite se séparer du bâtiment préférant vivre dans la banlieue verte de Bruxelles. Elle propose l’acquisition de l’hôtel à l’État belge pour un montant réduit. Cette offre généreuse sera rejetée et il faudra attendre la fin de l’année 1957 pour que l’hôtel soit acquis par M. et Mme Wittamer-De Camps qui ont l’intention d’y installer leurs ateliers de haute couture. Divers travaux sont alors exécutés pour approprier l’hôtel à ses nouvelles fonctions et le puits de lumière au-dessus de l’escalier d’apparat sera couvert par un plancher (aujourd’hui la verrière en double éventail est restaurée mais éclairée artificiellement car le plancher demeure au niveau du 2e étage). Cette intervention a également privé le jardin d’hiver de la lumière naturelle (au niveau des chambres à coucher au 1er étage). Les chambres du 2e étage ne forment plus qu’une unique grande pièce occupant la profondeur totale du bâtiment.
Grâce soit rendue à M. et Mme Wittamer car il est probable que sans eux l’hôtel Solvay aurait subi le même sort que les autres bâtiments de Horta situés avenue Louise : sa deuxième maison personnelle, au n° 136 ; l’hôtel Aubecq, au n° 520 (démoli en 1950) ; l’hôtel Roger, au n° 459, (transformé de fond en comble). Après la Seconde Guerre mondiale, l’avenue Louise a été percée de tunnels et de très nombreux hôtels de maître remplacés par des immeubles à appartements.
L’hôtel Solvay ne sera classé qu’en 1977, trop tard pour éviter la construction des deux immeubles qui le flanquent aujourd’hui. Après le décès de M. et Mme Wittamer, c’est leur fils Michel qui assume la gestion du monument. Quant à leur fille, Yolande Oostens-Wittamer, elle se consacre à des recherches sur Horta, concrétisées par une thèse de doctorat sur l’hôtel Solvay présentée à l’université de Louvain-la-Neuve (éditée en 1980). Le propriétaire actuel est le fils de Michel Wittamer, Alexandre qui m’a confié en 2024 l’écriture d’un livre sur l’hôtel Solvay, presque trente ans après celui publié par sa tante chez Diane de Selliers en 1996. Ce livre a paru aux éditions Racine en 2025 et a été traduit en néerlandais et en anglais, avec des photos de Gilles van den Abeele et une série de plans du bureau Van der Wee Architects qui a procédé à un nouveau relevé de l’hôtel en vue de sa restauration.
Le plan de l’hôtel Solvay rompt avec la tradition des hôtels de maître bruxellois. L’entrée cochère est toujours présente et ouvre sur un passage carrossable qui permet de gagner les écuries construites en fond de parcelle. Celles-ci n’ont pas été confiées à Horta par Armand Solvay mais à des architectes qui travaillaient régulièrement pour la firme Solvay (Constant Bosmans et Henry Vandeveld, 1898). La façade est composée de deux grands bow-windows, surmontés de balcons, qui encadrent une partie centrale incurvée. Au bel étage, le balcon des salons permettait d’observer le trafic des équipages qui se rendaient à l’Hippodrome ou au Bois de la Cambre. Les structures métalliques, peintes en ocre clair, sont omniprésentes et radicalement neuves dans le contexte d’un hôtel de maître luxueux. La pierre d’Euville se prête à un travail de moulurations subtiles et la pierre bleue, plus résistante, est utilisée pour le soubassement, les encadrements des portes-fenêtres du balcon et quelques bandeaux horizontaux.

Victor Horta, hôtel Solvay, 224 avenue Louise à Bruxelles, 1895-1902, départ de la rampe d’escalier au rez-de-chaussée. Photo Gilles van den Abeele.
La disposition intérieure est inédite : le plan est articulé par les deux cages d’escalier, surmontées d’une verrière, placées contre les murs mitoyens. L’escalier d’apparat, précédé d’un vaste hall qui donne sur l’entrée cochère, aboutit à un palier à partir duquel il se divise en deux pour conduire au bel étage. Il faut ensuite traverser un grand palier qui donne accès à l’enfilade des salons côté rue et à la salle à manger côté jardin, pour emprunter un escalier plus discret afin de gagner les étages privés.

Victor Horta, hôtel Solvay, 224 avenue Louise à Bruxelles, 1895-1902, salle à manger au bel étage, côté jardin. Photo Gilles van den Abeele.
Grâce à des portes vitrées, les salons et la salle à manger peuvent s’ouvrir complètement sur la cage d’escalier transformée en lieu de défilé les jours de réception. La totalité de l’espace du bel étage peut être embrassée en un coup d’œil. Ces portes permettent aussi à la lumière naturelle provenant des façades côté rue et côté jardin de pénétrer au cœur de la maison. Horta règle magistralement la circulation de la lumière et favorise au maximum la lumière naturelle parce qu’elle prête une vie changeante aux couleurs des vitraux et crée de multiples luminaires électriques en laiton doré dont les tiges sont orientées afin de faire ressortir la couleur des vitraux une fois la nuit tombée, la sculpture fouillée des boiseries, les rehauts d’or des ferronneries et des peintures décoratives et l’éclat des glaces biseautées. Il respecte aussi la tradition qui consiste à placer d’énormes miroirs au-dessus des cheminées pour agrandir l’espace et multiplier l’éclat des lampes.

Victor Horta, hôtel Solvay, 120 avenue Louise à Bruxelles, 1895-1902, plafond en mosaïque du palier du bel étage. Photo Gilles van den Abeele.
Horta est bien sûr un architecte mais aussi un artiste accompli quand il associe les couleurs comme le font les peintres de son temps en appliquant les lois de Chevreul sur les couleurs complémentaires. Dans le décor mural de la cage d’escalier entre le bel étage et le premier, l’orange vient s’infuser progressivement dans le vert.
Le palier du premier étage sépare les pièces réservées aux parents (bureau de Monsieur, boudoir de Madame, chambre à coucher) et celles destinées à la vie familiale (salle d’études, petite salle à manger intime). Le palier bénéficie de deux apports de lumière grâce à la verrière qui coiffe le deuxième puits de lumière et à une deuxième verrière arrondie qui ferme une baie percée dans le premier puits de lumière au-dessus de l’escalier d’apparat. Le palier est conçu comme un lieu de rencontre, une place intime avec ses canapés bas, ses lampadaires métalliques qui évoquent des arbres et son jardin que figurent les hampes florales figées dans le vitrail. Cet espace invite à des rêveries hors du temps tant le monde réel paraît lointain.

Victor Horta, hôtel Solvay, 224 avenue Louise à Bruxelles, 1895-1902, salle de bain à l’entresol. Photo Gilles van den Abeele.
Entre le premier et le deuxième étage, Horta a placé la salle de bains en entresol. Il y mélange avec audace les matériaux industriels comme la brique émaillée blanche avec le marbre de Carrare sertis dans des boiseries de frêne d’Amérique posées sur une plinthe de marbre rouge. A l’opposé de la fenêtre, les panneaux des portes et placards sont revêtus de miroirs biseautés et de verres américains utilisés ici pour leur texture et leurs couleurs et non pour laisser passer la lumière, sauf dans la porte qui donne sur le corridor d’accès. Les six panneaux composent un splendide motif ornemental. Cette salle de bains témoigne d’un grand raffinement sans être ostentatoire. On n’est pas à l’hôtel de la Païva.
Les parois de la dernière partie de la cage d’escalier sont peintes dans un dégradé orange pâlissant vers le blanc au fur et à mesure que l’on s’approche de la verrière. Les arabesques orange vif dessinent une pergola métallique que complète la verrière et sa végétation en verre américain d’un jaune très doux. Ce dispositif éclaire le fait que chez Horta tout le système décoratif provient de la courbe qu’il a imprimée au métal. Rationnellement adaptée pour traduire la souplesse du matériau (selon un des principes de Viollet-le-Duc) l’arabesque est à la base du décor mural qui, dans ce cas, représente à l’intérieur une architecture. Les poutres d’acier réelles qui enserrent les murs de la cage d’escalier « supportent » visuellement des arcs peints, prolongés par la structure métallique de la verrière.
L’escalier de service, éclairé par une série de fenêtres de formes variées côté jardin, donne accès à un troisième étage, destiné aux domestiques. Le grenier est vaste mais ne peut être totalement utilisé parce que son plancher est troué par les deux puits de lumière auxquels correspondent les verrières placées dans la pente du toit. C’est une disposition que l’on retrouve dans les autres immeubles de Horta à l’époque : les vitraux des verrières qui coiffent les cages d’escalier doivent être protégés des intempéries par un vitrage correspondant dans la toiture.

Victor Horta, hôtel Solvay, 224 avenue Louise à Bruxelles, 1895-1902, escalier privé couvert de la verrière du puits de lumière nord. Photo Gilles van den Abeele.
Lorsque l’on examine la façade arrière, la division des fonctions est rationnelle. La partie la plus importante est formée par la cuisine en avant-corps (Horta abandonne ici le principe de la cuisine-cave) dont la toiture forme un grand balcon pour la salle à manger, surmontée de deux étages. L’étroit massif que forme l’escalier de service lui est accolé. Au-dessus du passage carrossable, la salle d’eau avec toilettes, le cabinet de toilette des maîtres de maison et la salle de bains sont superposés .
Autre élément de confort « moderne », la ventilation a été soigneusement étudiée par Horta et un flux d’air permanent parcourt l’hôtel sans qu’il soit nécessaire d’ouvrir les fenêtres. Le chauffage à vapeur alimentait des radiateurs aujourd’hui appropriées au gaz par le plombier-chauffagiste Pascal Desmee, une modification délicate qui a demandé des mois de travail. Récemment (2021-2025), Alexandre Wittamer a confié la restauration de la façade et de la toiture de l’hôtel Solvay à l’architecte Barbara Van der Wee (auteur, entre autres bâtiments de Horta, de la restauration du Musée Horta et de l’hôtel Van Eetvelde). Les structures métalliques avaient souffert et demandaient des interventions complexes réalisées par le ferronnier Luc Reuse. Bien d’autres artisans compétents (les couvreurs J.M. Tong et son fils, le peintre Chr. Feuillaux, le menuisier D. Lutjeharms, le maître-verrier Cl. Van Veerdegem-Vosch, etc.) ont participé à ce chantier modèle qui a été récompensé en 2025 par un prix Europa Nostra.
On doit être conscient aujourd’hui de la fragilité de ces bâtiments Art Nouveau dont il est impératif de limiter l’accès. L’escalier du Musée Horta a dû être renforcé car il fléchissait sous le poids des visiteurs et il est dépourvu des précieux tapis de laine que Horta avait dessinés pour l’hôtel Solvay. L’entretien et la restauration de ces architectures exceptionnelles sont liés à l’existence d’artisans bien formés. On peut se demander si les puissances publiques continueront dans l’avenir à financer les « écoles du patrimoine » et la conservation des bâtiments anciens. Les générations à venir seront-elles attirées par ces métiers souvent durs et exigeants, ancrés dans une longue tradition des savoir-faire où la main et l’intelligence vont de pair ?

Victor Horta, hôtel Solvay, 224 avenue Louise à Bruxelles, 1895-1902, paroi et verrière de la cage de l’escalier privé. Photo Gilles van den Abeele.
L’hôtel Solvay ainsi que trois autres bâtiments de Horta (l’hôtel Tassel, l’hôtel Van Eetvelde et la maison personnelle de Horta) ont été classés au Patrimoine mondial de l’Unesco en 2000, une reconnaissance internationale de l’œuvre de Horta malheureusement venue trop tard pour sauver la Maison du Peuple démolie en 1965.
Françoise Aubry
Pour approfondir :
David DERNIE et Alastair CAREW-COX, Victor Horta. L’architecte de l’Art Nouveau. Bruxelles, Fonds Mercator, 2018.
Michèle GOSLAR, Victor Horta 1861-1947. L’homme – L’architecte – L’Art Nouveau. Bruxelles, Fonds Mercator et Fondation Pierre Lahaut, 2012.
Yolande OOSTENS-WITTAMER, Victor Horta. L’hôtel Solvay. Louvain-la-Neuve, Institut supérieur d’archéologie et d’histoire de l’art, Collège Erasme, 1980.
Yolande OOSTENS-WITTAMER, Horta. L’hôtel Solvay. Paris, Diane de Selliers Editeur, 1996.
Victor Horta. Mémoires, édités par Cécile DULIERE. Bruxelles, Ministère de la Communauté française de Belgique, 1985.
Vous pouvez recevoir les objets par colis ou vous déplacer au domicile de Frédéric Descouturelle, secrétaire de l'association.
Recevoir les objets par colis
Prix du transport en sus.
Actuellement, seul le règlement par chèque est possible. Les chèques seront à libeller au nom de : « Le Cercle Guimard ».
Merci d'envoyer un message pour passer commande.
Se déplacer au domicile de notre trésorier, à Montreuil (métro Robespierre).
Vous pouvez prendre rendez-vous par courriel pour venir un vendredi après-midi ou un samedi matin. Dans ce cas, le règlement en espèces est possible.
Vous pouvez réaliser un règlement unique comprenant l’achat et la cotisation.
