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Chloé Rimbaux est étudiante en Histoire de l’Art à Paris Sorbonne Université. Elle a été stagiaire au Cercle Guimard cet été et vient de passer avec succès un Master I intitulé « Le bois peint, teinté, verni ou laqué dans le mobilier Art nouveau français (1885-1914) » sous la direction d’ Élodie Vaudry et d’Audrey Gay-Mazuel. Elle nous fait l’amitié de nous donner un ample résumé en trois parties de son travail qui éclaire un aspect peu connu et pratiquement jamais commenté du mobilier art nouveau. Cette recherche contribue également à améliorer la connaissance encore fragmentaire que nous avons du mobilier du faubourg Saint-Antoine, déjà en partie exploré ici avec des articles consacrés notamment à Brouhot, Épeaux et Soubrier.
« On a banni des appartements les meubles massifs, sculptés à plein bois, aux lignes impeccables pour les remplacer par des meubles laqués, voire ripolinisés, par des meubles aux formes baroques, par des sièges sur lesquels on ne s’assied qu’en tremblant, mais qui sont « modern-style », c’est à dire qu’ils n’ont pas de style du tout ! ». BLIN Ernest, « Guerre au Modern-Style », Journal du mobilier et de la décoration, n° 1, 1906, p. 3.
Cette citation peut surprendre, car on associe plutôt le mobilier Art nouveau à des meubles en acajou et en bronze doré, et non à des meubles « ripolinisés », c’est à dire recouverts de Ripolin, une marque de peinture laquée. Les meubles Art nouveau français peints, teints, vernis ou « laqués » sont cependant beaucoup plus répandus que l’on pourrait le penser. Longtemps oublié, voire méprisé, l’Art nouveau commence à être réévalué dès les années 50 et popularisé dans les années 60. Plusieurs livres et expositions sont consacrés au mobilier Art nouveau mais la peinture, la teinture, le vernis et la laque ne font pas partie des sujets abordés. La question de cette polychromie oubliée est abordée pour la première fois à l’occasion de l’obtention en 2020 par le Musée des Art Décoratifs du bureau de la courtisane Valtesse de la Bigne sur lequel on a découvert des traces de peinture verte et de dorure, ce qui est mentionné dans un article de L’Objet d’art[1]. Cela nous a mené à réaliser notre mémoire de Master 1 sur le sujet « Le bois peint, teinté, verni ou laqué dans le mobilier Art nouveau français (1885-1914) », que nous allons résumer dans une série d’articles.
En premier lieu, nous allons présenter les spécificités des différents foyers dans lesquels sont créés les meubles qui nous intéressent.
L’École de Nancy
La ville de Nancy est le foyer du mobilier Art nouveau le plus connu. Au lendemain de la guerre de 1870, de nombreux immigrés venus de l’Alsace et de la Lorraine nouvellement annexés par l’Allemagne s’installent à Nancy pour rester français. Ces nouveaux habitants apportent leurs capitaux, leur savoir-faire et leur main d’œuvre et contribuent à l’essor industriel de la ville. Les universités nancéiennes accueillent des professeurs alsaciens, qui offrent à un large public un enseignement de sciences appliquées[2]. Cela créé l’environnement qui permet l’éclosion de l’École de Nancy.
La figure la plus emblématique de l’Art nouveau nancéien est Émile Gallé, fondateur de l’École de Nancy, un groupe d’artistes et d’industriels lorrains qui vise la création d’un style basé sur l’observation de la faune et la flore locale pour les représenter de manière naturaliste et non copier la manière dont elles ont été stylisées dans les styles du passé[3]. Il maîtrise trois matières : le verre, la céramique et le bois, ce qui a inspiré au critique d’art Claude Roger-Marx le surnom d’« homo triplex ». Cependant, les ouvrages et les expositions dédiées à cet artiste polyvalent se sont concentrés surtout sur la verrerie[4]. Au début de sa carrière de créateur de meubles, il utilise la peinture et le vernis Martin. En revanche, il n’emploie plus ces techniques dans ses meubles Art nouveau, préférant l’aspect naturel du bois. Il utilise quelquefois des bois teintés dans ses marqueteries, mais de façon très discrète. Par exemple, celle de la jardinière Flora Marina Flora Exotica contient de l’alisier teinté, ce qui est difficilement visible à l’œil nu.

Émile Gallé, Jardinière Flora Marina Flora Exotica, 1889, poirier sculpté, marqueterie de bois divers dont alisier teinté. Musée de l’École de Nancy, Nancy. © Wikimedia commons.
À la suite d’Émile Gallé, Louis Majorelle adopte lui aussi le style Art nouveau pour son mobilier. Pour ces meubles, il abandonne comme Gallé les décors en vernis Martin. En revanche, il patine ses bois de manière discrète. Par exemple, le lit de la chambre à coucher de Georges Rouard, conservé au Musée des Arts décoratifs à Paris, présente une très légère patine verdâtre sur ses moulures.

Louis Majorelle, Lit de la chambre à coucher de Georges Rouard, 1901, bâti en chêne et noyer, moulures en noyer à patine verte, panneaux et longs-pans en placage de moutouchi, marqueteries de bois divers. Musée des Arts décoratifs, Paris. © Les Arts Décoratifs / photo : Jean Tholance.
Émile Gallé et Louis Majorelle sont les figures de l’Art nouveau nancéien les plus étudiées, mais il existe d’autres artistes de l’École de Nancy qui ont créé du mobilier teinté comme le menuisier d’art Eugène Vallin (1856-1922). Après des débuts dans la création de mobilier religieux néo-gothique, il adopte le style Art nouveau et devient vice-président de l’École de Nancy en 1901[5]. Il conçoit en 1899 un mobilier de salle à manger en chêne patiné vert pour l’architecte Georges Biet[6], dont la teinture est aujourd’hui encore légèrement visible.

Eugène Vallin, Chaises de la salle à manger de Georges Biet, 1889, chêne patiné vert. Collection particulière. © Anticthermal.
Un autre ensemble de meubles qui a gardé sa teinture est une création de l’ébéniste Camille Gauthier, qui d’habitude colore rarement ses bois. Il s’agit du cabinet de travail « à décor houiller » exposé à l’Exposition Internationale de l’Est de la France à Nancy en 1909. D’après Pierre Le Bourgeois, qui lui consacre un passage dans sa Revue générale de l’Exposition, le matériau utilisé est le chêne « antédiluvien », extrait des alluvions de la Moselle, qui a naturellement une teinte noire[7]. Les exemplaires qui ont survécu jusqu’à nos jours ne sont cependant pas en chêne « antédiluvien » — la version originelle présentée en 1909 étant sans doute unique et non localisée à ce jour — mais des meubles du même modèle en bois ordinaire teinté en noir. Sur l’armoire, on peut voir la vraie couleur du bois à l’endroit où celui-ci est usé.

Camille Gauthier, Armoire du cabinet de travail « à décor houiller », 1909, chêne teinté noir. Collection particulière. © Patrick Martin.

Camille Gauthier, Bureau et sièges du cabinet de travail « à décor houiller », 1909, chêne teinté noir. Collection particulière. © Patrick Martin.
Eugène Vallin conçoit lui aussi des meubles en chêne teint en noir pour l’imprimeur Bergeret[8].

Eugène Vallin, canapé pour le bureau directorial de l’imprimerie Bergeret à Nancy, 1902. Collection particulière. © Frédéric Descouturelle
La teinture du bois est donc occasionnellement utilisée dans le mobilier Art nouveau de l’École de Nancy, mais il est facile de ne pas le remarquer car elle est très discrète dans les meubles des deux représentants de l’école les plus célèbres. Le bois peint, verni ou laqué est encore plus rare. Un autre foyer, beaucoup moins étudié que l’École de Nancy, emploie ces techniques dans les meubles Art nouveau beaucoup plus souvent : il s’agit du faubourg Saint-Antoine à Paris.
Le faubourg Saint-Antoine
Le faubourg Saint-Antoine, lieu ou travaillent et vivent les ouvriers de l’industrie du meuble parisienne depuis plusieurs siècles, s’est aussi intéressé à la modernité, contrairement à ce que l’on a longtemps dit. Nous allons désigner ces artisans sous le nom d’« ébénistes du faubourg Saint-Antoine », mais il faut savoir que tous ceux qui travaillent à la manière des ébénistes du Faubourg n’ont pas toujours leur atelier au sein du Faubourg lui-même. Un article intitulé « Un demi-siècle au faubourg Saint-Antoine : Transformations du mobilier français » publié dans le journal Le Matin en 1911 permet de nous éclairer sur le mobilier Art nouveau au Faubourg[9]. Il est signé « Pérol, président du syndicat des industries de l’ameublement ». Il s’agit de Ferdinand Pérol[10], l’un des trois frères qui gèrent Pérol Frères, une maison d’ébénisterie du faubourg Saint-Antoine. Il date l’apparition du « style moderne » de l’Exposition universelle de 1889, où Émile Gallé montre pour la première fois ses meubles d’un genre nouveau. Ensuite, Pérol signale l’importance des grands magasins dans la diffusion des modèles des maisons d’ébénisteries du Faubourg, donnant aux ateliers une impulsion nouvelle. Ceux-ci, sans pour autant abandonner les styles anciens, adoptent le style moderne qui triomphe à l’Exposition universelle de 1900. Mais Pérol rapporte que l’enthousiasme pour l’Art nouveau retombe presque aussitôt, la clientèle n’étant pas séduite par ces meubles inhabituels. En quelques années, la mode revient aux styles anciens. Si au premier Salon du Mobilier en 1902, de nombreuses réalisations de style moderne, parfois audacieuses, sont exposées, à celui de 1905, c’est le Louis XVI qui domine. La même année, un concours de mobilier à bon marché est créé. Les meubles modernes proposés sont simples et éloignés des extravagances que l’on reproche aux meubles Art nouveau. Ils ont du succès auprès du public, mais Pérol se désole car ils sont achetés pour les maisons de campagne, les cottages, les villas en bord de mer et non pour les résidences principales. Le quatrième Salon du Mobilier organise un concours de chambre à coucher Louis XVI qui cette fois d’après lui est un succès total.
Peu de maisons d’ébénisterie du Faubourg proposent des meubles Art nouveau. Celles qui les proposent sont toutes des maisons haut-de-gamme et les meubles modernes font partie de leurs meubles les plus chers. La plupart des maisons du Faubourg ne sont pas spécialisées dans le meuble de style moderne, elles ne font qu’ajouter le nouveau style à leur catalogue composé majoritairement de meubles historicistes. Leora Auslander analyse les raisons de ce peu de succès du style moderne au Faubourg . Elle explique que les nouvelles machines permettent de fabriquer les meubles de style de façon plus rapide et moins coûteuse. Le style Art Nouveau avec ses courbes et son asymétrie, en revanche, est plus difficile à produire avec ces nouveaux outils[11]. La maison Krieger-Damon et Colin Successeurs est la plus moderne du faubourg, une véritable usine employant de nombreuses et coûteuses machines[12].
Dans un de ses catalogues commerciaux datant des environs de 1899 figure une chambre à coucher en bois peint « genre moderne ». Contrairement à Émile Gallé ou Louis Majorelle qui donnaient des titres comme Parfums d’Autrefois à leurs meubles, les catalogues des maisons d’ébénisteries du Faubourg désignent leurs meubles de manière plus pragmatique comme « Chambre genre moderne », « table modern-style » ou « coiffeuse art nouveau ». Le style de Krieger est simple, aux lignes droites, avec seulement quelques éléments décoratifs curvilignes. Les photographies ne sont pas en couleur. En dessous de celles-ci sont indiquées les matériaux, les dimensions et le prix, ce qui est habituel pour ce genre de document. En revanche, contrairement à celui-ci, les catalogues mentionnent généralement la couleur de leurs meubles quand ils sont peints, teintés, vernis ou laqués.

Maison Krieger – Damon et Colin successeurs, Chambre à coucher bois peint (genre moderne), c. 1899, bois peint. Album Maciet 350, Bibliothèque des Arts décoratifs, Paris. © Les Arts Décoratifs.
Parfois, les catalogues proposent de choisir entre plusieurs finitions, c’est le cas pour celui de Lucas et Maugery qui donne le choix entre trois options au prix croissant pour cette étagère suspendue : verni vert, bois peint et acajou verni.

Lucas et Maugery, Étagère suspendue, 1902, verni vert, boit peint ou acajou verni. Album Maciet 337, Bibliothèque des Arts décoratifs, Paris. © Les Arts Décoratifs.
Les illustrations peuvent consister en des meubles isolés ou un ensemble de meubles représentés en perspective cavalière dans un espace abstrait, en des élévations d’un côté d’une pièce meublée ou en des vues en perspective d’un intérieur complet. Nous avons principalement utilisé comme source iconographique ces catalogues commerciaux des maisons d’ébénisterie du Faubourg et des publicités publiées dans la presse, qui ont le désavantage de ne comporter la plupart du temps que des gravures ou des photographies en noir et blanc. Il y a cependant des exceptions : un catalogue du fabricant Maison Barbedienne – P. A. Dumas Successeur, conservé à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, contient des illustrations colorées, notamment une chambre bicolore dont le plafond, le montant des meubles et les moulures au dessus des rideaux sont verts, tandis que le papier peint, le sol, les rideaux et les panneaux des meubles sont oranges.

Maison Barbedienne – P. A. Dumas Successeur, Chambre à coucher, 1905. Catalogue commercial Maison Barbedienne – P. A. Dumas Successeur, Paris, 1905. © BHVP.
Les couleurs les plus répandues dans les meubles Art nouveau du Faubourg sont le vert et le vert-de gris. La maison d’ébénisterie du faubourg Saint-Antoine pour laquelle nous avons le plus d’exemples de mobilier vert-de-gris est Mercier Frères, dont un catalogue entièrement dédié à l’Art nouveau contient de nombreux meubles peints ou teints dans cette couleur comme cette armoire.

Mercier Frères, Armoire art nouveau, c. 1900, bois vert-de-grisé, sculpture florale moderne teintes naturelles. Catalogue commercial Mercier Frères, Paris, c. 1900. © Les Arts Décoratifs.
Dans les albums de modèles des archives de la maison Soubrier, autre maison du Faubourg, conservés au musée des Arts décoratifs, se trouvent plusieurs photographies et dessins de modèles de meubles Art nouveau vert-de-grisés au décor floral, notamment des vitrines.

Maison Soubrier, Vitrine (modèle n°7482), c. 1900, bois jaune, acajou, palissandre ou noyer vert-de-gris, cirés, cuivre étamé imitation vieil argent, marqueterie bois naturel sur fond clair (platane). SOUB 11, Archives Soubrier, Bibliothèque des Arts décoratifs, Paris. © Les Arts Décoratifs.
La maison Mercier Frères vend les créations de divers ébénistes. L’un de ses fournisseurs principaux est la maison Rink, qui compte aussi parmi ses clients le grand magasin Au Bon Marché[13]. Le 1er juin 1896, un court article illustré intitulé « L’art de se meubler » est publié dans le supplément au journal Le Temps. Il fait l’éloge de la maison Mercier Frères et de leur mobilier modern style, « directement inspiré de la nature », confortable et bon marché. L’article présente ce nouveau style, venu d’Angleterre, qui d’après l’auteur succédera aux meubles de style « qui depuis un quart de siècle encombrent nos salons de copies plus ou moins heureuses ». L’auteur décrit ensuite quelques ensembles de mobilier, dont plusieurs contiennent des meubles vernis verts ou blancs, qu’il a aperçu lors de sa visite des galeries de la maison Mercier Frères au 100, Faubourg Saint-Antoine[14]. Un autre article similaire intitulé « L’Art Nouveau à la campagne » est publié dans le même journal le 7 juin 1898[15]. Il reprend les propos de l’article de 1896, mais les ensembles de mobilier présentés ne sont pas tous les mêmes. Les illustrations sont signées « Brouhot Louis » en bas à gauche. Louis Brouhot n’est pas cité dans le corps du texte et il n’est pas indiqué qu’il est bien l’auteur des modèles des meubles et pas seulement l’illustrateur.
En effet, Louis Brouhot est capable de dessiner et d’inventer son propre mobilier. Il gagne en 1897 un concours de dessin de meuble organisé par le Patronage industriel des Enfants de l’Ébénisterie (aujourd’hui l’école La Bonne Graine), une association fondée sous le Second Empire au sein du faubourg Saint-Antoine dans le but d’améliorer l’apprentissage des artisans avec notamment des cours de dessin[16]. Il possède sa propre maison d’ébénisterie (qui a changé d’adresse plusieurs fois avant de s’installer au 151 faubourg Saint-Antoine) pour laquelle il crée et fabrique ses propres modèles au style reconnaissable (une de ses affiches publicitaires le présente comme « fabricant-dessinateur »). Ses meubles Art nouveau, comme par exemple la desserte qu’il expose au Salon du mobilier de 1902 (teintée en vert) sont facilement reconnaissables par ces « tiges » vertes qui semblent croître du sol qui encadrent leur structure ainsi que par un motif qui est probablement une fleur de chardon que l’on trouve notamment dans ses chambres à coucher.

Louis Brouhot, Desserte, 1902, sycomore teinté vert et patiné, applications en cuivre martelé, marqueterie. Émile Thézard (éditeur), Meubles d’Art Nouveau au Salon du Mobilier de 1902, Dourdan, Librairie spéciale d’Ameublement, 1902, pl. 33. © Cercle Guimard.

Louis Brouhot, Chambre à coucher, c. 1905, structure en noyer sculpté et teinté vert, panneaux de peuplier et de chêne, placages de loupes de thuya et de bois clair. Musée des Arts décoratifs, Paris. Catalogue d’une vente aux enchères non connue.
Ce motif est visible sur le lit d’une des chambres à coucher illustrées dans l’article du Temps de 1898, ce qui confirme avec certitude que Louis Brouhot en est l’auteur, malgré la structure encore rectiligne des meubles.

Louis Brouhot pour Mercier Frères, Chambre à coucher modern style, 1898, pitchpin vernis vert ou naturel, ou bois peint. N. s., « L’art Nouveau à la campagne », Le Temps (supplément) , 7 juin 1898, p. 8. © Bnf.
Le style de Louis Brouhot a fait des émules : un album de décoration barcelonais intitulé El ebanista moderno présente en effet un buffet vert dont la structure ressemble à la desserte que Brouhot expose en 1902.

Artiste espagnol, buffet, vers 1900. El ebanista moderno, Barcelone, F. Seinx, vers 1900. © Bibliothèque Forney.
Le faubourg Saint-Antoine s’est donc intéressé à la modernité, même si leur production reste principalement dans les styles du passé. L’appellation et les caractéristiques de ces meubles modernes varient beaucoup. Les ébénistes peuvent vendre leurs meubles dans leurs propres maisons d’ébénisterie ou travailler pour d’autres. Une troisième option est possible : faire acheter sa marchandise par un grand magasin, qui d’après Pérol, ont beaucoup contribué à la diffusion des nouveaux modèles.
Les grands magasins
Les grands magasins, héritiers des magasins de nouveautés, naissent sous le Second Empire, portés par les politiques économiques et industrielles de Napoléon III et aux changements qui entraînent la France vers la modernité, comme la transformation de Paris par le baron Haussmann, le développement des lignes de chemin de fer, l’industrialisation, la modernisation du système bancaire et le libre-échange. Véritable révolution commerciale, ils sont initiés par un nouveau type d’entrepreneurs issus de la classe moyenne et par porté la bourgeoisie au pouvoir d’achat croissant, leur clientèle principale. « Faire les magasins » devient un nouveau loisir. Une culture de la consommation se forge grâce à des techniques de vente innovantes. D’abord, il y a la théâtralité du bâtiment, dont l’architecture et la décoration se base sur celles des opéras et des théâtres. À l’intérieur, des structures métalliques permettent de créer de grands volumes d’espace où le visiteur peut contempler une profusion de produits[17]. Un catalogue du Bon Marché datant de 1905 montre en quatrième de couverture une illustration qui permet de se donner une idée de ce à quoi ressemble le rayon des meubles.

Au Bon Marché, Vue intérieure de la galerie d’ameublements-annexe du Bon Marché, 1905. Au Bon Marché, Sièges artistiques, ébénisterie [catalogue commercial], Paris, 1905, quatrième de couverture. © Bibliothèque Forney.
La seconde innovation est la nouvelle organisation commerciale qui repose sur la vente rapide d’une grande quantité de marchandises produites en série. Pour atteindre cet objectif, les grands magasins utilisent la baisse des prix, la rotation rapide des stocks et la diversification des articles. Les soldes sont inventés pour gérer l’écoulement des produits. Ceux-ci prennent place dans un calendrier scandé de ventes mensuelles : ceux dédiés aux tapis et à l’ameublement a lieu en septembre. Ces ventes sont précédées de campagnes publicitaires. En effet, les grands magasins innovent également dans le domaine de la communication. La publicité de presse se développe, ainsi que la presse de mode, le catalogue et l’affiche publicitaire[18]. La nécessité de vendre massivement et la rotation des stocks font que les grands magasins visent un public plus large qui inclut la province et l’étranger. Les catalogues commerciaux permettent d’atteindre cette nouvelle clientèle, qui n’a pas besoin de se déplacer à Paris grâce à une autre innovation : la vente par correspondance, qui profite du développement du chemin de fer et de l’amélioration de la poste. Au sein des magasins, des services dédiés au traitement et à l’envoi des commandes sont créés. Les catalogues sont au début des livrets d’une dizaines de pages et de petit format, mais leur taille et leur nombre de pages augmentent considérablement dans les années 1870, jusqu’à atteindre 200 pages pour les catalogues généraux dans lesquels les produits sont classés par comptoirs. Ils sont d’abord annuels, puis deviennent rapidement saisonniers[19]. Ils sont illustrés et ressemblent aux catalogues des maisons d’ébénisterie du faubourg Saint-Antoine. La plupart montrent des gravures simples de meubles individuels en perspective cavalière et parfois proposent des ensembles de plusieurs meubles assortis, mais toujours représentés dans un espace abstrait. Mais certains présentent des illustrations plus élaborées comme celles de ce catalogue de 1909 du Bon Marché, qui montre une vue en perspective, détaillée et ombrée, d’une « Chambre à coucher moderne », qui peut se faire en acajou verni ou en noyer ciré vert-de-grisé.

Au Bon Marché, Intérieur de chambre à coucher, 1909, fauteuil et chaise acajou ciré ou noyer ciré vert-de-grisé, lit, table de nuit et coiffeuse acajou ou noyer ciré, panneaux marqueterie fond de frêne moiré, sellette acajou ciré. Au Bon Marché, Ameublements, sièges de style, tapisserie, tentures, rideaux [catalogue commercial], Paris, 1909, p. 14. © Bibliothèque Forney.
L’image est encadrée d’une bordure fleurie de style Art nouveau. Le nom « Au Bon Marché Paris », la section des prix et le numéro de page sont imprimés en couleur. Comme les maisons d’ébénisterie du faubourg Saint-Antoine, dont leurs meubles sont majoritairement issus, les grands magasins ne font qu’ajouter une gamme de mobilier moderne à leur sélection principalement composée de meubles de style. Comme au Faubourg, les mots désignant le nouveau style et la forme que celui-ci prend ne sont pas constants, même au sein d’un seul magasin. Deux expressions peuvent désigner un style similaire et un même mot peut décrire des styles très différents. Ainsi, « Art nouveau » peut désigner des meubles au bâti plutôt ordinaire aux panneaux ornés de marqueterie florale dans le goût de l’École de Nancy (optionnellement peint en blanc), un meuble d’antichambre dont les courbes rappellent plus le style Louis XV (laqué blanc) et un salon composé d’un canapé et de deux chaises (laqué blanc) dont le style n’a rien à voir avec ce qu’on appelle aujourd’hui l’Art nouveau.

Au Bon Marché, Armoire à glace art nouveau et table de nuit assortie, 1905, bois peint blanc ou pitchpin et marqueterie. Au Bon Marché, Sièges artistiques, ébénisterie [catalogue commercial], Paris, 1905, p. 25. © Bibliothèque Forney.

Aux Trois Quartiers, Meuble d’antichambre art nouveau, 1900, bois laqué blanc, glace, garnitures cuivre poli. Aux Trois Quartiers, Ameublements, meubles « Art Nouveau », meubles genre ancien, laqué blanc, fantaisie, literie, sièges et tentures [catalogue commercial], Paris, 1900, p. 9. © Bibliothèque Forney.

Grands magasins du Printemps, Salon art nouveau, 1900, bois laqué blanc, siège garni panne frappée, nuance mousse. Grands magasins du Printemps, Album de tapis, meubles, rideaux confectionnés, étoffes pour ameublements, ouverture de l’exposition lundi 17 septembre [catalogue commercial], Paris, 1900. © Bibliothèque Forney.
Les courbes que présentent ces meubles sont le plus souvent en deux dimensions et parfois semblent ajoutées à la structure rectiligne d’un meuble, comme la vitrine « art nouveau » (en bois laqué blanc) vendue dans le magasin Au Châtelet-Établissement Allez Frères, dont la partie haute est ornée de motifs curvilignes ajourés.

Au châtelet-Établissements Allez Frères, Vitrine art nouveau, 1909, bois laqué blanc. Catalogue commercial Au châtelet-Établissements Allez Frères, Paris, 1909. © BHVP.
Parfois, ces courbes ressemblent peu à la typique ligne « en coup de fouet » de l’Art nouveau, c’est le cas pour un bureau « art nouveau à peindre ou pyrograver» qui provient du même établissement, dont l’arrière des gradins est orné d’étranges lignes irrégulières.

Au châtelet-Établissements Allez Frères, Bureau art nouveau, 1909, bois à peindre ou pyrograver. Catalogue commercial Au châtelet-Établissements Allez Frères, Paris, 1909. © BHVP.
Les fleurs découpées dans le bois sont elles aussi la plupart du temps en deux dimensions, contrairement aux meubles de créateurs comme Émile Gallé qui peuvent comprendre de véritables sculptures en ronde-bosse (mais à l’imitation de certains meubles marquetés de Louis Majorelle). On le voit dans le meuble-étagère (laqué blanc) illustré sur la couverture d’un catalogue des Trois quartiers.

Aux Trois quartiers, Meuble étagère, 1899, bois laqué blanc, décor peinture. Aux Trois Quartiers, Ameublements, meubles de style, art Nouveau, petits meubles, literie [catalogue commercial], Paris, 1899, couverture. © Bibliothèque Forney.
Il y a cependant une exception, une coiffeuse Art nouveau, toujours du même magasin, décrit comme présentant des « sculptures très fines ». Il se trouve sur la couverture du catalogue, où sont représentés les meubles les plus luxueux, dont les illustration sont plus élaborées, voire signées, ici par le graveur et illustrateur Théodore Girardet (1861-1935). Cette coiffeuse est disponible en noyer ciré, ou en bois laqué blanc pour 50 francs de plus.

Aux Trois quartiers, Coiffeuse art nouveau, 1900, miroir 3 glaces, noyer ciré nuancé, sculptures très fines, laqué blanc pour 50 francs en plus. Aux Trois Quartiers, Ameublements, meubles « Art nouveau », meubles genre ancien, laqué blanc, fantaisie, literie, sièges et tentures [catalogue commercial], Paris, 1900, couverture. © Bibliothèque Forney.
Beaucoup de ces meubles vendus dans les grands magasins sont désignés comme étant « laqués blanc » (en réalité, ils ne sont pas recouverts de vraie laque mais de peinture laquée, nous allons y revenir dans notre prochain article), alors que cette mention est quasiment absente des catalogues des maisons d’ébénisterie du faubourg Saint-Antoine, dont les meubles vendus par ces entreprises sont pourtant issus. Nous avançons l’hypothèse qu’il en est ainsi car rendre le meuble blanc permet de l’exposer lors des « expositions de blanc », qui ont lieu dans les grands magasins mais pas au Faubourg. Il s’agit de ventes qui ne comprennent que des articles blancs : draps blancs, vêtements blancs, dentelles blanches, etc. Dans le roman Au Bonheur des Dames (nom d’un grand magasin fictif) d’Émile Zola publié en 1883, il est question d’une de ces expositions : « Rien que du blanc, tous les articles blancs de chaque rayon, une débauche de blanc[20]». Parmi ces rayons se trouve « le rayon des meubles qu’une exposition de mobiliers blancs laqués changeait en vaste chambre de jeune fille[21] ». Le bois utilisé pour les meubles laqués n’est jamais mentionné dans les catalogues, ce qui permet sans doute d’utiliser un bois peu cher. Ce qui n’est jamais indiqué non plus, c’est le nom de celui qui a fabriqué le meuble, sans doute un anonyme ébéniste du faubourg Saint-Antoine.
Pour en savoir plus sur les relations entre les grands magasins et le Faubourg, on peut consulter les écrits de Pierre Du Marroussem qui publie entre 1891 et 1892 une série de monographies qui dénoncent l’exploitation des ébénistes précaires par les grands magasins. Les ébénistes les plus précaires sont appelés « trôleurs », mot qui vient du verbe « trôler » qui signifie promener. Il s’agit de marchands de meubles ambulants souvent spécialisés dans un style particulier, pour la plupart des italiens originaires du Piémont. Ce sont les seuls ébénistes à travailler de façon indépendante et à fabriquer entièrement leurs meubles. Ils n’ont pas d’atelier, de famille ou d’apprenti. Les grands magasins envoient des intermédiaires qui leur achètent leurs meubles à très bas prix. Ces meubles de moindre qualité sont ensuite laqués ou vernis puis vendus dans les grands magasins à des prix beaucoup plus élevés que ce que le magasin paye au trôleur[22]. Il est cependant peu probable que des travailleurs dans une situation aussi difficile aient réalisé des meubles de style Art nouveau, compliqués à réaliser et difficiles à vendre. Les meubles fabriqués par les trôleurs sont réputés de mauvaise qualité, au point qu’on les appelle aussi « ballons » à cause de leur fragilité[23]. Un peu moins précaires que les trôleurs, les ébénistes des petits ateliers perdent néanmoins leur indépendance et leur relation personnelle avec la clientèle avec l’avènement des grands magasins, pour lesquels ils deviennent des fournisseurs mensuels. Chaque petit atelier devient spécialisé dans un style donné qu’il reproduit de façon répétitive car les grands magasins préfèrent commander une grande quantité d’un seul type de meuble à chacun. Cette nouvelle organisation de la production entraîne des cadences de travail plus rapides et des horaires plus longs. La menace de rejoindre les rangs des trôleurs si la commande mensuelle n’est pas honorée plane constamment sur les artisans[24].
Les grands magasins parisiens se sont donc intéressés à la modernité dans l’ameublement même avant la création de leurs ateliers d’art comme Primavera, créé par les Grands magasins du Printemps en 1912. Ils contribuent à diffuser les nouveau modèles des ébénistes du faubourg Saint-Antoine, comme le dit Pérol, mais en les anonymisant. Les albums de décoration, en revanche, ont l’avantage de mentionner l’auteur de l’œuvre et d’être souvent en couleur.
Les albums de décoration
Les albums de décoration de l’époque 1900 sont le fruit d’une évolution qui remonte à plusieurs siècles. En effet, les vues d’intérieurs comme sujet indépendant remontent au milieu du XVIIIème. Ces vues sont des élévations des quatre murs, sans perspective, qui ne permettent pas d’avoir une vue d’ensemble de la pièce ou de voir ce qu’il y a au centre. Les vues d’intérieur en perspective apparaissent au cours de la première moitié du XIXème siècle, le plus souvent sous la forme d’aquarelles commandées par des amateurs aisés qui désirent avoir une représentation de leur espace privé pour leur plaisir personnel[25]. Les vues en perspective s’invitent ensuite dans les recueils d’ornements et de décoration comme celui de Claude Aimé Chenavard, publié vers 1833-1835, ce qui leur permet de toucher un public plus large[26]. Ces vues sont diffusées de manière encore plus étendues par des magazines comme Le Garde-meuble. Le Garde-meuble ancien et moderne (qui devient ensuite simplement Le Garde-meuble), publié bimensuellement de 1838 à 1935 par Désiré Guilmard (1810-vers 1885) puis E. Maincent. Certaines planches sont en couleurs, d’autres non. La plupart des images montrent des meubles et des tentures de styles variés (l’Art nouveau n’y est pas présent) représentés de manière isolée, avec occasionnellement une vue d’intérieur complet en perspective[27]. Anca I. Lasc explique qu’elles contribuent au développement d’une culture visuelle de l’intérieur en informant le public des dernières tendances en matière d’ameublement et de décoration sans forcément représenter des intérieurs véritablement réalisés[28]. Les albums de décoration de l’époque Art nouveau sont rendus possibles par des nouvelles techniques d’impression comme la chromolithographie et le fac-similé d’aquarelle, qui ont permis l’essor des albums de décoration tels que ceux de Georges Rémon, l’élève et le successeur d’Alexandre-Eugène Prignot, un décorateur qui publie lui aussi des albums de décoration. Avec Henri Rémon, peut-être son frère, Georges remporte un grand succès en 1900 quand il devient le décorateur officiel du Musée centennal du mobilier et de la décoration à l’Exposition universelle de Paris. Il est chargé de créer des « period rooms » et n’est donc pas spécialisé dans la décoration Art nouveau[29]. Il publie d’ailleurs un album de décoration historicisante en 1892 intitulé Intérieurs d’appartements modernes, à ne pas confondre avec Intérieurs modernes, lui aussi en couleur. Ce dernier présente des intérieurs Art nouveau en couleur et en perspective. Il n’est pas sûr que les intérieurs illustrés par Georges Rémon aient vraiment été réalisés. En réalité, peu d’intérieurs Art nouveau complets ont vraiment été construits[30]. Certaines des planches d’Intérieurs modernes comprennent des meubles vert pâle, assez simples. Une planche contraste ce mobilier vert contre un papier peint de couleur saumon, tandis que les portes et les bas-lambris sont de la même couleur que les meubles. Une frise et un tapis aux nuances jaunes et bleues viennent compléter la palette.

Georges Rémon, Intérieur moderne, 1901. Intérieurs modernes, Paris, Librairie de l’art ancien et moderne, 1901, pl. 25. © Les Arts Décoratifs.
Il arrive que des meubles soient représentés isolés sur une planche, par exemple ce meuble pour cabinet de travail d’Edme Couty, d’un vert foncé est montré seul de face et de profil.

Edme Couty, Meuble pour cabinet de travail, 1898. CHAMPIER Victor, Documents d’atelier. Art décoratif moderne : [200] modèles nouveaux pour les industries d’art. [première et] deuxième série, Paris, Librairie Rouam, 1898-1899. © Les Arts Décoratifs.
Certains albums ont pour but de diffuser des motifs et des conseils à l’adresse d’autres décorateurs, y compris des conseils sur l’utilisation des couleurs. C’est le cas d’Étude de la plante : son application aux industries d’art, pochoir, papier peint, étoffes, céramique, marqueterie, tapis, ferronnerie, reliure, dentelles, broderies, vitrail, mosaïque, bijouterie, bronze, orfèvrerie du décorateur Maurice Pillard Verneuil, élève d’Eugène Grasset, qui consacre une section à la couleur dans cet album dédié à l’étude des fleurs en vue de les utiliser comme ornements Il y reprend notamment les idées (publiées en 1839) de Michel-Eugène Chevreul sur le contraste simultané des couleurs, sans le citer[31]. Le recueil d’ornements Feuilles d’automnes de Robert Philippe contient également des conseils sur l’utilisation des couleurs. Il considère la couleur verte comme d’une importance primordiale, car il s’agit du « canevas sur lequel brode la nature ». Il conseille cependant les meubles en bois naturel qui se détachent sur un papier peint verdâtre et non des meubles verts[32]. Les recueils d’ornements ont pu servir de modèle à des marqueteries de fleurs colorées. Les albums de décoration nous permettent donc d’avoir une idée de la coloration des meubles ainsi qu’un aperçu de la théorie des couleurs de l’époque.
Les créateurs modernes indépendants parisiens
Il existe bien sûr, un cinquième groupe de créateurs de mobilier Art nouveau dont nous ne tiendrons pas compte dans cette étude. Ils sont — en dehors des nancéiens — les plus connus par les historiens de l’art ayant étudié le mouvement de l’Art nouveau. Mais ils sont en fait et de loin, les moins nombreux à avoir colorisé leurs meubles. Architectes-décorateurs ou sculpteurs ou parfois simplement illustrateurs à leurs débuts, ils se sont engagés dans le mouvement moderne en abordant l’ébénisterie en dehors de tout contexte familial. Ils sont aux alentours d’une douzaine ayant disposé d’ateliers qui leur soit propres ou ayant fait fabriquer leurs créations dans des ateliers parisiens déjà établis : Hector Guimard, Henri Sauvage, Charles Plumet et Tony Selmersheim, Pierre Selmersheim, Rupert Carabin, Maurice-Pillard Verneuil, Maurice Dufrène, Paul Follot, Léon Jallot, Alexandre Charpentier, Henri Bellery-Desfontaines et d’autres encore. Pour l’instant, nous ne connaissons d’eux qu’un seul meuble teinté d’une couleur devenue actuellement verdâtre : une table de Pierre Selmersheim.

Pierre Selmersheim, table, c.1904. Vente Millon Drouot, 30/11/2023, lot 157, 72 x 128 x 172 cm, faussement attribuée à Eugène Vallin puis « travail Art nouveau ».
Nous allons maintenant nous intéresser aux origines de ces meubles art nouveau colorés, communes aux quatre foyers principaux que nous avons présentés.
Une mode venue d’Angleterre
D’où vient cette mode des meubles verts ou blancs ? Selon la presse de l’époque, elle vient d’Angleterre, ce qui se reflète dans le vocabulaire utilisé pour désigner ces meubles. Le nom par lequel on désigne le nouveau style n’est pas pas fixe. Les deux articles sur Mercier Frères illustrés par Brouhot précédemment mentionnés utilisent tour à tour les termes « modern-style », « moderne style », « genre anglais », « art nouveau » ou simplement « moderne » pour désigner le style des meubles décrits. Un article paru dans La mode illustrée le 18 décembre 1898 mélange même ces trois appellations dans une même phrase : « On fait avec ce bois, le vikado, d’adorables meubles anglais, genre ‘‘art nouveau’’ ; nous venons de voir une salle à manger complètement en vikado, qui nous parait réaliser dans la plus complète perfection ce ‘‘modern-style’’ qui obtient en ce moment toutes les faveurs[33] ». Les meubles modernes sont donc appelés par une variété d’expressions, mais celle qui revient le plus souvent dans la presse est celle de « modern-style », avec ou sans tiret, parfois orthographié « moderne style ». Comme l’explique Sophie Basch, cet anglicisme n’est utilisé qu’en français, les anglais ne l’emploient pas pour désigner leurs meubles modernes[34]. Ce terme est popularisé par la maison Jansen, fondée à Paris en 1880 par l’hollandais Jean-Henri Jansen, qui installe au 6 rue Royale une nouvelle enseigne qu’il intitule Modern Styles[35].
Le nom du style le désigne donc comme venant d’Angleterre, ce que déclarent aussi les deux articles sur la maison Mercier Frères. Ils utilisent aussi les mots « oak » et « mahogany » pour désigner le chêne et l’acajou. Les meubles sont décrits comme « aux lignes droites », ce qui montre qu’il s’agit bien de la version anglaise du style, différent de la version franco-belge de l’Art nouveau et de sa ligne en coup de fouet. On remarque une ressemblance troublante entre la table au centre d’un des intérieurs dessinés par Louis Brouhot pour cet article et une table à étagères de la maison anglaise Liberty.

Louis Brouhot pour Mercier Frères, Canapé, fauteuil, chaises, table, jardinière et croisée modern style,1898, canapé, fauteuil, chaises en mahogany verni, table en oak verni vert avec dessus en faïence, jardinière en mahogany verni et cuivre rouge, N. s., « L’art Nouveau à la campagne », Le Temps (supplément), 7 juin 1898, p. 8. © Bnf.

Liberty & Co, Table à étagères, 1895. BENNETT Daryl, Liberty’s furniture 1875-1915 : the birth of modern interior design, Woodbridge, Antique Collector’s Club, 2012, p. 186.
Les pieds en trapèze sont un attribut stylistique de ce style anglais, présent notamment dans une des chambre présentée dans l’article sur Mercier Frères et une coiffeuse de Liberty.

Louis Brouhot pour Mercier Frères, Chambre à coucher modern style, 1898, manitoba et marqueterie bois, montants, traverses et moulures teinte verte, N. s., « L’art Nouveau à la campagne », Le Temps (supplément), 7 juin 1898, p. 9. © Bnf.

Liberty & Co, Coiffeuse, frêne à l’origine teinté vert, années 1890. BENNETT Daryl, Liberty’s furniture 1875-1915 : the birth of modern interior design, Woodbridge, Antique Collector’s Club, 2012, p. 148.
Dans un autre de ces intérieurs, on aperçoit une armoire avec une glace qui ne recouvre qu’une moitié du meuble. Une armoire de ce type est appelée « armoire anglaise » dans une réclame des Trois Quartiers pour un mobilier de campagne à l’ornementation fleurie mais à la structure principalement rectiligne. La page suivante du catalogue contient un mobilier de campagne similaire, mais plus curviligne, plus Art nouveau. L’armoire, dont la glace recouvre les deux moitiés, est désignée simplement sous le nom d’armoire à glace.

Aux Trois quartiers, Mobilier de campagne, 1901, orme verni blanc au tampon, dessins marqueterie bois naturel. Aux Trois Quartiers, Blanc, meubles [catalogue commercial], Paris, 1901, p. 15. © Bibliothèque Forney.

Aux Trois quartiers, Mobilier de campagne, 1901, bois de sycomore verni blanc au tampon, fond érable, dessins marqueterie bois naturel. Aux Trois Quartiers, Blanc, meubles [catalogue commercial], Paris, 1901, p. 16. © Bibliothèque Forney.
En plus de ses formes, une autre caractéristique du mobilier modern style, décrite dans l’article, est le fait qu’il soit peint ou verni : « À l’insupportable noyer ciré, au chêne apparent, au palissandre inévitable, au vulgaire acajou, se sont substitués des bois peints et vernis […]. Aujourd’hui, c’est le frêne du Danemark, c’est l’oak verni, blanc ou vert, qui triomphent sur toute la ligne[37] ». Un « Courrier de la mode » publié dans Le Monde artiste le 29 novembre 1896 parle également de ces meubles « genre anglais » colorés : « Dans l’ameublement, le genre anglais domine. Aussi le bois laqué blanc, gris, vert d’eau, bleu ou rose pâle, fait-il fureur en ce moment[38] ». Dans l’article « Angleterre » de l’addenda de l’édition de 1901 de son Dictionnaire des arts décoratifs, Paul Rouaix commence par présenter ce pays comme initiateur du modern style[39]. Il en distingue trois périodes : la première, qu’il associe avec le préraphaélisme et le mouvement esthétique, regarde vers le Moyen-Âge et engendre des meubles cubiques et très simples. La deuxième période correspond à l’utilisation généralisée des vernis-laques. La troisième, contemporaine de l’auteur et née dans les années 1890, est selon lui venue de France, teintée de japonisme, issu du bijou et serait une réaction contre les deux phases précédentes[40]. Il interprète donc le modern style comme un style né en Angleterre qui s’épanouit en France. Si le mot « modern style » peut désigner le style anglais, simple et aux lignes droites, il peut aussi désigner des meubles aux lignes courbes et au décor fleuri que l’on associe plus avec l’Art nouveau français, comme cette « table modern style » en bois peint blanc dans un catalogue du grand magasin Au Bon Marché.

Au Bon Marché, Table modern style, 1909, bois peint blanc et marqueterie bois. Au Bon Marché, Ébénisterie, meubles et glaces [catalogue commercial], Paris, 1909, p. 38. © Bibliothèque Forney.
Les français peuvent voir ces meubles anglais à Paris chez les succursales des maisons anglaises comme Liberty[42]. Pourtant, en parcourant les livres dédiés aux meubles anglais du XIXème siècle comme Liberty’s furniture 1875-1915 : the birth of modern interior design de Dary Bennett, qui donne un panorama complet du mobilier édité par Liberty, aucun des meubles dont la photographie est reproduite n’est vert ou blanc. En regardant, d’un peu plus près, une coiffeuse, celle que nous avons montré précédemment, est mentionnée comme ayant été teintée en vert (et non vernie) mais que cette couleur aurait été enlevée lors d’une « restauration ». L’auteur mentionne que le frêne teinté vert est à la mode dans les années 1890[43]. Nous n’avons cependant pas trouvé beaucoup d’autres meubles anglais blancs ou verts. Il se peut que les meubles teints, peints, vernis ou laqués anglais soient tombés dans l’oubli comme les meubles français, et que le manque d’accès aux sources primaires anglaises depuis la France nous empêche de les découvrir. Il est aussi possible que cette mode des meubles blancs et verts soit plus issue des meubles « genre anglais » français que des véritables meubles d’Angleterre, tout comme le mot modern style est né en France malgré sa consonance anglaise.
En effet, les meubles modern style français ne sont pas des simples copies des meubles anglais. Nous l’avons vu dans le cas des meubles que Louis Brouhot créé pour Mercier Frères et auxquels il ajoute des éléments de son style personnel comme la fleur de chardon. Il arrive aussi que les meubles blancs ou verts ne soient pas du tout d’un style qui rappelle l’Angleterre. C’est le cas du bureau de Valtesse de la Bigne daté de 1905 et à l’origine peint d’un couleur verte. Il combine une forme qui doit beaucoup au style de Louis Majorelle (qui ne peint jamais ses meubles Art nouveau en vert), et même au style Louis XV[44], donc français ; et une caractéristique des meubles « genre anglais », la couche de couleur verte.

Maison Barbedienne – P. A. Dumas Successeur (attribué à), Bureau de Valtesse de la Bigne, vers 1905, tulipier de Virginie pour la ceinture et les pieds du bureau et les panneaux latéraux intérieurs, hêtre pour le plateau, citronnier de Ceylan pour le placage du plateau et en massif pour les tiroirs et frise de feuillage du plateau, bronze doré, traces de polychromie verte sur le hêtre et le tulipier, traces de bol rouge et or mat pour les ornements en bois sculpté. Musée des Arts Décoratifs, Paris © Les Arts Décoratifs / photo Christophe Dellière.

Bureau de Valtesse de la Bigne figurant sur la couverture d’un catalogue de vente, 1984 © Laurin–Guilloux-Buffetaud-Tailleur commissaires priseurs associés.
Les meubles blancs et verts sont donc une mode venue d’Angleterre, ou en tout cas perçue comme telle, qui s’allie à l’Art nouveau français. Les meubles peints, teintés, vernis ou laqués ne sont du reste pas absents des meubles français des siècles précédents, ce que nous allons voir dans le prochain article. Nous avons maintenant passé en revue les différents foyers dans lesquels cette mode s’épanouit ainsi que ses origines, nous allons ensuite étudier trois typologies de meubles Art nouveau peints, teintés, vernis ou laqués.
Chloé Rimbaux
Notes
[1]. GAY-MAZUEL Audrey, «Valtesse de la Bigne célèbre courtisane au MAD », L’Objet d’Art, n° 566, avril 2020, p. 55-61.
[2]. L’École de Nancy Art Nouveau et industries d’art, Hervé Doucet, Jean-Claude Bonnefont, Roselyne Bouvier, et al., (cat. exp., Nancy, Musée des Beaux-Arts, 19 mai-3 septembre 2018), Paris, Somogy, 2018, p. 25.
[3]. DANDONA Jessica M., Nature and the Nation in Fin-de-Siècle France : the art of Emile Gallé and the Ecole de Nancy, Londres, Routledge, Taylor & Francis Group, 2017, p. 137.
[4]. O’MAHONY Claire I. R., « ‘‘Ma racine est au fond des bois’’: Gallé and Wood », Art on the line, n° 4, 2007, p. 1.
[5]. DESCOUTURELLE Frédéric, Eugène Vallin : menuisier d’art ou artiste industriel, Nancy, Amis du musée de l’École de Nancy, 1998, p. 26.
[6]. Ibid, p. 149.
[7]. Camille Gauthier ébéniste et industriel de l’Art nouveau, Justine Posalski, (cat. exp., Villers-lès-Nancy, Château de Madame de Graffigny, 11 juin au 23 août 2026), Villers-les-Nancy, Ville de Villers-lès-Nancy et APACA, 2026, p. 92.
[8]. Eugène Vallin menuisier de l’Art nouveau, Frédéric Descouturelle et Georges Barbier Ludwig, (cat. exp., Liverdun, villa La Garenne, 10 juin-7 août 2022), s. l., Éditions de la SLAAM, 2022, p. 71.
[9]. PEROL Ferdinand, « Un demi-siècle au faubourg Saint-Antoine : Transformations du mobilier français », Le Matin, 18 octobre 1911, p. 1.
[10]. Son prénom est donné dans cet article : N. s., « Vers le style du vingtième siècle », Le Matin, 12 juillet 1911, p. 6.
[11]. AUSLANDER Leora, Taste and power : furnishing modern France, Berkeley (Calif.), University of California Press, 1996, p. 307.
[12]. LAURENT Stéphane, « Industries du meuble », in Jean-Baptiste Minnaert (dir.), Le faubourg Saint-Antoine : architecture et métiers d’art, Paris, Action artistique de la ville de Paris, 1998, p. 120.
[13]. AUSLANDER Leora, Taste and power : furnishing modern France, Berkeley (Calif.), University of California Press, 1996, p. 334.
[14]. N. s., « L’art de se meubler », Le Temps (supplément) , 1 juin 1896, p. 8.
[15]. N. s., « L’art Nouveau à la campagne », Le Temps (supplément), 7 juin 1898, p. 9-10.
[16]. DESCOUTURELLE Frédéric, Le faubourg Saint-Antoine et l’Art nouveau – Sixième partie : Brouhot, un Art nouveau fantaisiste mais sincère, 30 septembre 2024, https://www.lecercleguimard.fr/fr/le-faubourg-saint-antoine-et-lart-nouveau-sixieme-partie-brouhot-un-art-nouveau-fantaisiste-mais-sincere/, consulté le 24 février 2026.
[17]. La naissance des grands magasins 1952-1925, dir. Amélie Gastaut, (cat. exp., Paris, Musée des Arts décoratifs, 10 avril-13 octobre 2024), Paris, Musée des Arts décoratifs, 2024, p. 53.
[18]. Ibid, p. 54.
[19]. Idem.
[20]. ZOLA Émile, Au Bonheur des Dames [Georges Charpentier, 1883], Paris, Le livre de poche, 1981, p. 463.
[21]. Ibid., p. 485.
[22]. SILVERMAN Deborah, Art Nouveau in Fin-de-Siècle France : politics, psychology, and style, trad. Denis Collins, Paris, Flammarion, 1989, p. 63-65.
[23]. LAURENT Stéphane, « Industries du meuble », in Jean-Baptiste Minnaert (dir.), Le faubourg Saint-Antoine : architecture et métiers d’art, Paris, Action artistique de la ville de Paris, 1998, p. 118.
[24]. SILVERMAN Deborah, op. cit., p. 63-65.
[25]. LASC Anca I., Interior Decorating in Nineteeth-Century France : The Visual Culture of a New Profession, Manchester, Manchester University Press, 2018, p. 67-68.
[26]. Ibid, p. 69
[27]. Ibid, p. 71-72.
[28]. Ibid, p. 73-74.
[29]. LASC Anca I., Interior Decorating in Nineteeth-Century France : The Visual Culture of a New Profession, Manchester, Manchester University Press, 2018, p. 133.
[30]. THORNTON Peter, L’époque et son style. La décoration intérieure 1620-1920, trad. Jean-François Allain, Paris, Flammarion, 1986, p. 314.
[31]. VERNEUIL Maurice Pillard, Étude de la plante : son application aux industries d’art, pochoir, papier peint, étoffes, céramique, marqueterie, tapis, ferronnerie, reliure, dentelles, broderies, vitrail, mosaïque, bijouterie, bronze, orfèvrerie, Paris, Librairie centrale des Beaux-Arts, 1903, p. 40-48.
[32]. ROBERT Philippe, Feuilles d’automne, Ried-sur-Bienne, PH. Robert, 1909, pages 33-41.
[33]. GIROD Jeanne, « Chronique d’hiver », La mode illustrée, 18 décembre 1898, p. 10.
[34]. BASCH Sophie, « Le problème du “modern style” : un intraduisible ? », Volupté – Interdisciplinary Journal of Decadence Studies, vol. 3, n° 2, hiver 2020, p. 50.
[35]. Ibid, p. 52.
[36]. KJELLBERG Pierre, Le meuble français et européen du Moyen-Age à nos jours, Paris, Éditions de l’Amateur, 1991, p. 295.
[37]. N. s., « L’art de se meubler », Le Temps (supplément) , 1 juin 1896, p. 8.
[38]. DE PRESILLY Berthe, « Courrier de la mode », Le Monde artiste, 29 novembre 1896, p. 15.
[39]. ROUAIX Paul, Dictionnaire des arts décoratifs, 1901, s. v. Angleterre, p. 1010.
[40]. Ibid, p. 1038
[41]. ROUAIX Paul, Dictionnaire des arts décoratifs, 1901, s. v. Ameublement, p. 1010.
[42]. CALLOWAY Stephen, L’époque et son style : la décoration intérieure au XXème siècle, Paris, Flammarion, 1988, p. 77.
[43]. BENNETT Daryl, Liberty’s furniture 1875-1915 : the birth of modern interior design, Woodbridge, Antique Collector’s Club, 2012, p. 148.
[44]. GAY-MAZUEL Audrey, «Valtesse de la Bigne célèbre courtisane au MAD », L’Objet d’Art, n°566, avril 2020, p. 55-61.
Toutes les photos appartenant aux auteurs ou au Centre d’Archives et de Documentation du Cercle Guimard doivent impérativement faire l’objet d’un accord du Cercle Guimard dans le cas d’un projet de publication, quel qu’en soit le support.
En décembre 2025, alors qu’elle était étudiante à l’Université de Rennes 2, en Histoire de l’art, histoire, théorie, critique de l’architecture, Léa Bouillet nous a sollicités pour le dossier de recherche qu’elle avait entrepris sur la destruction du Castel Henriette, dans le cadre du séminaire d’histoire de l’architecture de Master 2. Nous avons pu lui fournir des documents iconographiques, certains connus et d’autres inédits et aussi lui faire profiter de la découverte réalisée par Oliver Pons d’une copie du téléfilm Sans merveille, réalisé en 1964 pour la télévision française et dont nous avions diffusé des extraits lors d’une assemblée générale. En retour, elle a accepté de résumer ici son intervention.
Le 3 avril 1969, les lecteurs du journal Le Monde découvrent, au détour d’une page, ces quelques lignes « Les destructions absurdes se suivent sans répit. Trente-sept constructions de Guimard existaient encore, méconnues en France, célèbres à l’étranger. […]. En dépit de quelques protestations sans effet, c’est aujourd’hui le Castel Henriette, 46, rue des Binelles, à Sèvres, qui disparaît. »[1]. La villa, édifiée au tournant du XXe et emblématique du « style Guimard » ne résiste pas, malgré les tentatives de sauvetage, aux coups des bulldozers. Se pencher sur l’histoire de sa destruction, c’est mettre en lumière les failles de l’appareil administratif français de l’époque, mais également les paradoxes qui existent alors autour de la valorisation et de la sauvegarde des édifices Art Nouveau, ainsi que de l’œuvre d’Hector Guimard.

Le Castel Henriette en démolition, photographie, mars 1969. Centre d’archives et de documentation du Cercle Guimard, Fonds Laurent Sully Jaulmes.
Une villa de « style Guimard »
« Sèvres évoquait plutôt la demeure d’une princesse médiévale…ou la maison en pain d’épices de Hansel et Gretel. »[2]
À l’image des mots de Georges Vigne, l’architecture du Castel Henriette est, certes, représentative d’une époque, mais elle est, avant tout, un reflet de l’univers de son concepteur. Commandée à Hector Guimard, à la fin du XIXe siècle, par Madame Caroline Henriette Léopoldine Heuzey, veuve Hefty, la villa témoigne de l’identité constructive de l’architecte.

Hector Guimard, le Castel Henriette première version, carte postale « Le Style Guimard » n° 3, 1903, coll. part.
Implantée sur une parcelle de 2 500 m² dans la commune de Sèvres (92), Guimard, qui finalise les plans de l’édifice le 1er août 1899, choisit de l’accompagner d’un chalet, d’un garage, d’une grotte et d’une fontaine et de lui apposer le nom de « Castel ». Ce terme, que Guimard avait déjà adopté pour le Castel Béranger (1895-1898), a également été utilisé pour nommer plusieurs de ses villas en banlieue ou à la campagne. Il renvoie à un imaginaire médiéval, traduit sensiblement dans la pierre par Guimard pour le projet du Castel Henriette. Celui-ci se caractérise notamment par sa tour hémicirculaire qui n’est pas sans rappeler les donjons des châteaux médiévaux.
La singularité de l’architecture du lieu réside dans l’adjonction de volumes, circulaires et quadrangulaires. Ainsi, chaque façade de la villa est autonome, mais reste cependant liée à un ensemble cohérent. En effet, sous une apparente complexité, cette imbrication témoigne d’une logique qui cherche à rendre lisible chaque partie fonctionnelle de l’édifice[3]. Cela est également favorisé par la présence de nombreux éléments en saillie qui viennent animer la façade. Toutefois, l’architecte opère une nette distinction entre le traitement de la façade côté rue, davantage opaque et celle côté jardin, dotée de nombreux éléments en porte-à-faux et de multiples baies[4]. Cette dichotomie permet ainsi de préserver l’intimité des habitants depuis la rue et, a contrario, de multiplier les points de vue et de créer une porosité avec l’extérieur côté jardin.

Anonyme, le Castel Henriette après transformations, carte postale, début XXème siècle (après 1903), coll. part.
De surcroît, le castel Henriette témoigne de l’intérêt porté par Guimard à la recherche de mouvement. En effet, les différents volumes créent un mouvement giratoire de la base du bâtiment à son sommet, couronné par un belvédère. Ce dernier est abattu autour de 1903, car il menaçait de s’effondrer. Cette même année, Guimard effectue des changements et ajoute notamment un bow-window au niveau de la façade côté rue des Binelles.

Anonyme, le Castel Henriette après transformations, carte postale, début XXème siècle (après 1903), collection privée.
À l’instar d’autres de ses projets, le Castel Henriette témoigne de l’aspect protéiforme voulue Hector Guimard, qui, proche du concept d’œuvre d’art totale, pense et conçoit l’entièreté de l’édifice lui-même. Ainsi, afin de s’adapter aux besoins et aux envies de la veuve Hefty, l’architecte meuble en partie le Castel Henriette entre 1900 et 1903 et réalise notamment la salle à manger, dont l’un des deux buffets est aujourd’hui conservé au Bröhan Museum de Berlin.

La salle à manger du Castel Henriette meublée par Hector Guimard, n.d. Centre d’archives et de documentation du Cercle Guimard, Fonds Laurent Sully Jaulmes.
Lors de sa construction, le Castel Henriette ne suscita aucun écho dans la presse[5]. Il faut attendre la fin de la décennie 1960 et sa destruction pour que la villa de Sèvres trouve grâce aux yeux des journalistes.
Une destruction contestée, résultat d’un “quiproquo administratif”
La destruction du Castel Henriette résulte d’un lent processus d’abandon et de dégradations successives. La villa, transformée en Maison familiale d’éducation pendant la Première Guerre mondiale, se trouve inoccupée après le second conflit mondial. Les propriétaires de l’époque, Monsieur et Madame Costa Marini, sont alors davantage intéressés par l’emplacement du terrain que par ses qualités architecturales et souhaitent vendre l’ensemble à un promoteur immobilier pour y construire un immeuble de standing. Après un premier permis de construire, refusé en 1962 par le préfet de Seine-et-Oise, un second est finalement accepté par l’architecte des Bâtiments de France et le service du Permis de Construire en mars 1966[6]. Deux mois plus tard, le préfet et la Direction départementale de la Construction donnent l’autorisation de démolir le Castel Henriette.
En parallèle, le Castel Henriette est, dans les années 1960, un lieu de tournage prisé. La villa de Guimard devient ainsi le décor de nombreux films français et étrangers, à l’instar de Sans merveille de Michel Mitrani en 1964. Ce téléfilm, réalisé pour la R.T.F et écrit par Marguerite Duras et Gérard Jarlot, érige le Castel Henriette au rang de personnage à part entière. Toutefois, ces nombreux tournages participent, d’une certaine manière, à une forme de destruction et de dénaturation de l’édifice de Guimard[7]. En effet, les nombreux décorateurs ont ajouté ou détruit certains éléments architecturaux de la villa, la modelant ainsi au gré des besoins des films.



Le Castel Henriette dans le téléfilm Sans merveille de Michel Mitrani, photographies issues du film, 1964. Coll. part.
Au vu des différentes menaces qui pèsent alors sur le Castel Henriette, le Directeur de l’Architecture demande en avril 1967 la création éventuelle d’un dossier de protection. Des personnalités des mondes politique et artistique, à l’image du commissaire-priseur Maurice Rheims, se mobilisent pour appuyer la demande et tenter de sauver la villa. À ce titre, Claude Labbé, député des Hauts-de-Seine, n’hésite pas à intervenir auprès du ministre des Affaires culturelles en personne, André Malraux. Ainsi, dans une lettre datée du 28 octobre 1968, Claude Labbé écrit à celui qu’il nomme son « ami » : « Je vous serais très obligé de bien vouloir me faire connaître si vous pourriez seconder mon effort de sauvegarde. »[8]. Le député, mais également plusieurs journalistes, formulent la possibilité d’une acquisition du Castel Henriette par l’État et la création en son sein d’un « musée du modern’style »[9]. Néanmoins, la mobilisation de ces différents acteurs n’empêche pas la destruction de la villa entre mars et avril 1969.

Le Castel Henriette en démolition, photographie, mars 1969. Centre d’archives et de documentation du Cercle Guimard, Fonds Laurent Sully Jaulmes.

Le Castel Henriette en démolition, photographie, mars 1969. Centre d’archives et de documentation du Cercle Guimard, Fonds Laurent Sully Jaulmes.
Cependant, l’affaire n’est pas close. En effet, les archives retraçant les échanges qui ont eu lieu dans les mois qui ont suivi la destruction de l’édifice, témoignent d’un quiproquo administratif. Dans un courrier du 22 mai 1969, le Directeur de l’Architecture, Michel Denieul évoque aux Conservateurs Régionaux et Architectes des Bâtiments de France « cette affaire, sur la gravité de laquelle votre attention doit être appelée. »[10]. Il écrit ensuite : « Le discrédit qu’elle [l’affaire] jette sur nos services risque en effet d’annuler, sur le plan psychologique, les efforts entrepris pour assurer une protection efficace de notre patrimoine monumental. »[11]. La lecture des différents courriers met alors en exergue un manque de communication entre les différents services en charge, d’une part, du projet de démolition et, d’autre part, du dossier de sauvegarde. A ce titre, ce même courrier de mai 1969 mentionne notamment que l’Architecte des Bâtiments de France n’a pas été consulté à propos du permis de démolition du Castel Henriette, octroyé en mai 1966. De surcroît, c’est également l’Architecte des Bâtiments de France qui, en avril 1969, constate in situ que la villa a été rasée, alors que l’Administration Centrale n’avait pas encore fini de statuer quant à sa protection éventuelle[12]. Cette dissonance entre les différents services administratifs impliqués résulte notamment d’un nombre particulièrement important de demandes de protection à cette période. Claude Preryme, journaliste pour l’hebdomadaire Toutes les nouvelles de Versailles résume ainsi, fataliste, la situation : « Mais les lenteurs de l’Administration française ont été prises de court par la pioche et la pelle. »[13].
La destruction du Castel Henriette, témoignage d’un mépris de l’Art nouveau ?
Au-delà de la problématique administrative, la destruction du Castel Henriette soulève un paradoxe autour de la question de la protection de l’Œuvre d’Hector Guimard et, plus largement, de celle des édifices Art nouveau.
Depuis son arrivée au nouveau ministère des Affaires culturelles en 1959, André Malraux s’emploie à élargir la reconnaissance patrimoniale à l’architecture contemporaine. En résulte notamment le décret du 18 avril 1961 qui étend aux constructions contemporaines remarquables l’inscription à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques. La première moitié des années 1960 voit donc la protection au titre des monuments historiques de plusieurs édifices Art nouveau dont certains de Guimard, à l’instar de l’inscription de l’Hôtel Guimard avenue Mozart en décembre 1963 ou de celle de l’extérieur du Castel Béranger et de la synagogue de la rue Pavée en janvier 1964.
Or, cet élan patrimonial entre en contradiction avec une certaine vision de l’urbanisme et de l’architecture en cours à cette époque. En effet, celle-ci est marquée par une effervescence constructive et des politiques publiques orientées vers la question du logement social. Les tentatives de sauvegarde, comme celle du Castel Henriette, se heurtent donc à des problématiques de rentabilité et de spéculation.
Bien que les édifices d’Hector Guimard aient bénéficié d’une première reconnaissance étatique, un certain mépris à l’égard de l’Art nouveau demeure toujours à cette période. Cette déconsidération se retrouve, en premier lieu, dans les archives concernant la destruction du Castel Henriette. L’Architecte en Chef des Monuments Historiques de l’époque, M. Donzet, exprime, en 1968, ses réserves quant à l’intérêt d’une protection de la villa de Guimard. Il évoque qu’il est « peu probable qu’un amateur se présente pour habiter cette maison incommode et bizarre. » avant de poursuivre en expliquant « qu’il n’est pas possible de protéger une œuvre qui n’est pas véritablement typique de l’art de 1900. »[14].
Ce témoignage de l’Architecte en Chef des Monuments Historiques vient souligner le paradoxe que cristallise l’affaire du Castel Henriette. Celle-ci marque une période de tension entre d’une part la reconnaissance et de l’autre une incompréhension de l’architecture de Guimard. En outre, la destruction de la villa de Sèvres advient en pleine période de redécouverte de la figure et de l’œuvre d’Hector Guimard, notamment grâce aux travaux d’Alain Blondel et d’Yves Plantin au début des années 1960. Malgré une hausse de l’intérêt des collectionneurs et le début d’une reconnaissance officielle, cette décennie voit également la destruction de plusieurs autres de ses édifices à l’instar de celle de l’édicule de la station Bastille à Paris en 1962 et de la Guimardière à Vaucresson (92) en 1969, faisant ainsi de Guimard le détenteur du second record de destruction après Claude-Nicolas Ledoux[15].
A contrario, pendant qu’en France le Castel Henriette succombait sous les coups des bulldozers, une exposition consacrée à Hector Guimard était en cours de préparation outre-Atlantique au MoMa sous la direction de Lanier Graham. Cette situation reflète bien le décalage de reconnaissance qui existait, entre la France et les États-Unis, autour de la figure d’Hector Guimard, mais également de l’Art nouveau. Dans ce contexte, Luciana Miotto-Muret souligne ce paradoxe dans les lignes du Monde et relate : « On ne peut qu’être frappé par la coïncidence entre la démolition de la villa pittoresque de Sèvres et la célébration qui se prépare à New York. »[16].
Ainsi, au-delà de la simple échelle monumentale, la destruction du Castel Henriette témoigne des dynamiques contraires à l’œuvre dans les années 1960 à propos de la valorisation patrimoniale, mais également historiographique d’Hector Guimard, de ses réalisations et, plus vastement, de l’Art nouveau. Les conditions et la polémique autour de sa destruction en font, encore aujourd’hui, un symbole éloquent des nombreuses œuvres disparues d’Hector Guimard.
Léa Bouillet
Notes
[1] Luciana MIOTTO-MURET, « On détruit un Guimard de plus : Le Castel Henriette à Sèvres », Le Monde, 03 avril 1969.
[2] Georges VIGNE, Hector Guimard, Le geste magnifique de l’art nouveau, Éditions du Patrimoine, 2016, p. 67.
[3] Luciana MIOTTO-MURET, « On détruit un Guimard de plus : Le Castel Henriette à Sèvres », Le Monde, 03 avril 1969.
[4] Philippe THIEBAUT (dir.), Guimard, Réunion des musées nationaux, 1992, p. 207.
[5] Georges VIGNE, « Hector Guimard hors de lui-même », in Philippe THIEBAUT (dir.), Guimard, op. cit., p. 48.
[6] Courrier du Directeur de l’Architecture aux Conservateurs Régionaux des Bâtiments de France et Architectes des Bâtiments de France, 22 mai 1969, Médiathèque de la photographie et du patrimoine, Charenton-le-Pont, E/81/92/21-91.
[7] Jean-Pierre LYONNET (dir.), Bruno DUPONT, Laurent SULLY-JAULMES, Guimard perdu : Histoire d’une méprise, Editions Alternatives, 2003, p.29.
[8] Lettre de Claude Labbé, député des Hauts-de-Seine à André Malraux, 28 octobre 1968, Médiathèque du patrimoine et de la photographie, Charenton-le-Pont, E/81/92/21-91.
[9] Ibid.
[10] Lettre de Michel Denieul, Directeur de l’Architecture, aux Conservateurs Régionaux des Bâtiments de France et aux Architectes des Bâtiments de France, 22 mai 1969, Médiathèque du patrimoine et de la photographie, Charenton-le-Pont, E/81/92/21-91.
[11] Ibid.
[12] Note de la Direction de l’Architecture, avril 1969, Médiathèque du patrimoine et de la photographie, Charenton-le-Pont, E/81/92/21-91.
[13] Claude PRERYME, « Sèvres. Le Castel Henriette est démoli ! », Toutes les nouvelles de Versailles, 2 avril 1969.
[14] Courrier de Michel Denieul, Directeur de l’Architecture à Monsieur Delaunay, Architecte des Bâtiments de France, 21 avril 1969, Médiathèque du patrimoine et de la photographie, Charenton-le-Pont, E/81/92/21-91.
[15] 26 des 53 projets menés à leur terme par Hector Guimard ont été détruits contre 65 des 80 réalisations de Claude-Nicolas Ledoux. Dans Jean-Pierre LYONNET (dir.), DUPONT Bruno, SULLY-JAULMES Laurent, Guimard perdu : Histoire d’une méprise, op. cit., p.12.
[16] Luciana MIOTTO-MURET, « On détruit un Guimard de plus : Le Castel Henriette à Sèvres », Le Monde, 03 avril 1969.
Toutes les photos appartenant aux auteurs ou au Centre d’Archives et de Documentation du Cercle Guimard doivent impérativement faire l’objet d’un accord du Cercle Guimard dans le cas d’un projet de publication, quel qu’en soit le support.
L’an dernier, notre amie Justine Posalski venait d’obtenir un doctorat en histoire de l’Art avec une thèse consacrée à l’ébéniste nancéien Camille Gauthier.

Portrait de Camille Gauthier dans la toile d’Émile Friant, La Douleur, 1898. Coll. Musée des Beaux-Arts de Nancy. Photo Claude Phillipot, Musée des Beaux-Arts de Nancy.
Longtemps considéré comme un acteur de second rang de l’École de Nancy, Gauthier a ainsi été replacé parmi les figures majeures de ce mouvement artistique. Justine Posalski a écrit à son sujet un article paru sur notre site en mai 2025.

Meubles de Camille Gauthier sur le stand de la Maison d’Art lorraine à l’exposition de Besançon en 1902. Photographie attribuée à Charles Fridrich. Coll. Musée de l’École de Nancy.
Cet été, une exposition a été consacrée à Camille Gauthier au château de Mme de Graffigny à Villers-les-Nancy et, puisque nous avons aidé à la réalisation de son catalogue, nous faisons part de sa disponibilité. Très largement illustré (135 illustrations en couleur et 72 en noir et blanc en grande partie inédites), il compte 192 pages qui font un point complet sur l’œuvre de cet ébéniste, mais aussi illustrateur et créateur de bijoux, au prix de 35 €.

Dans un premier temps, sa vente se fait dans deux librairies nancéiennes : le Hall du livre et la librairie Didier et aussi sur commande à l’adresse suivante : posalski.justine@hotmail.fr
Il est également possible de commander à la même adresse une série de huit cartes postales de l’exposition pour 10 €.

Une des huit cartes postales de l’exposition Gauthier à Villers-les-Nancy.
F. D.
Toutes les photos appartenant aux auteurs ou au Centre d’Archives et de Documentation du Cercle Guimard doivent impérativement faire l’objet d’un accord du Cercle Guimard dans le cas d’un projet de publication, quel qu’en soit le support.
Dans l’appartement de l’un de nos adhérents, au sein de l’immeuble Trémois construit par Guimard en 1909-1910 rue François Millet, le salon et la salle à manger sont équipés de cheminées en marbre de Guimard différentes munies de rétrécissement en fonte (GA et GB). Nous avions remarqué que le décor gravé sur le linteau du manteau de l’une d’elles avait été masqué. Nous avons donc proposé l’intervention de notre amie Émilie Dominey qui, après avoir assuré les visites guidées du Cercle Guimard pendant plusieurs années alors qu’elle suivait une formation de conservation et restauration de sculptures, est maintenant établie à son compte. Nous retranscrivons le compte-rendu de son intervention.

Cheminée de la salle à manger d’un appartement de l’immeuble Trémois, rue François Millet, Paris XVIe, avant l’intervention. Photo F. D.
Constat d’état
La cheminée d’Hector Guimard est entourée d’un décor de cheminée constitué d’un plaquage en marbre rouge et veiné. Le dessus de la cheminée est, lui, constitué d’une plaque de bois recouverte d’un décor peint de faux marbre.
Cette cheminée présentait autrefois un décor fin et ciselé dans le marbre sur le linteau supérieur. Il a été recouvert d’un enduit au plâtre et d’une retouche colorée à la peinture, probablement acrylique, cherchant à recréer les veines du marbre.

Décor sculpté recouvert de plâtre et retouché. Photo E. D.

Détail du décor et de la retouche colorée. Photo E. D.
Interventions de conservation-restauration
Retrait du plâtre
L’enduit de plâtre qui recouvrait les détails du décor ciselé a été retiré à l’aide d’outils de taille (ciseau et massette) et au scalpel.

Détail du décor, retrait du plâtre en cours. Photo E. D.

Détail du décor, retrait du plâtre en cours. Photo E. D

Retrait du plâtre sur le linteau supérieur à l’outil et au scalpel. Photo C. D R.
Retrait de la retouche colorée
La retouche colorée ancienne a été retirée aisément au solvant et coton (acétone).

Détail du décor après retrait du plâtre. Photo E. D.

Détail du décor après nettoyage et retrait des retouches colorées. Photo E. D.
Nettoyage
Suite au retrait des anciennes interventions masquant le décor, l‘ensemble de la surface de l’entourage de la cheminée en marbre a été nettoyé à l’eau et éponge.
Retouche et application de cire
Certaines zones présentant des traces de coups d’outil ont été légèrement retouchées à l’aquarelle. L’ensemble de la surface du marbre a été recouverte d’une fine couche de cire microcristalline afin de redonner toute sa brillance au marbre.

Vue du linteau supérieur après traitement. Photo E. D.

Détail du décor sculpté après traitement. Photo E. D.
Il est à noter que l’on retrouve ce même décor sur d’autres modèles de cheminées semblables d’Hector Guimard, notamment à l’hôtel Mezzara, dans une chambre de domestique du second étage.

Cheminée au 2ème étage de l’hôtel Mezzara, avec un manteau en marbre semblable à celui restauré dans l’immeuble Trémois. Le rétrécissement est constitué de simples plaques en faïence plane. Photo F. D.
Émilie Dominey – Conservation-restauration de sculptures
Toutes les photos appartenant aux auteurs ou au Centre d’Archives et de Documentation du Cercle Guimard doivent impérativement faire l’objet d’un accord du Cercle Guimard dans le cas d’un projet de publication, quel qu’en soit le support.
L’étude de l’œuvre de Guimard dans le domaine de la marbrerie est encore à faire. Il est pourtant certain que ce domaine a suscité son intérêt au même titre que les autres domaines de l’art décoratif. Guimard a travaillé très tôt avec des marbriers, au moins depuis la construction du tombeau de Victor Rose en 1892 et l’on sait qu’il dessinera des monuments funéraires jusqu’en 1929 (projet pour le monument commémoratif de la Victoire de la Marne.) Cet article donne un aperçu de ses créations dans le domaine plus restreint des cheminées en marbre. Un second article fera état de la restauration récente du décor gravé d’une cheminée de l’immeuble Trémois (1909-1910).
Nous n’avons pas connaissance de cheminées en marbre dans l’une des premières œuvres architecturales de Guimard, mais il est fort possible qu’il en ait existé. Les premiers modèles spécifiquement dessinés par Guimard pourraient dater de l’équipement du Castel Béranger (1895-1898). La façon dont Guimard y utilise les cheminées n’est alors en rien innovante : elle suit des habitudes bien établies pour les appartements et les demeures privées où l’ensemble formé par la cheminée et le cadre de glace qui la surmonte s’est perpétué du XVIIIe au XIXe siècle[1]. Mais comme nous l’avons vu précédemment, l’existence de grilles de bouches de chaleur indique que les appartements du Castel Béranger bénéficiaient d’un système de chauffage mixte, par calorifère en sous-sol et par cheminées dans les pièces principales. Ces éléments du décor fixe, peu efficaces mais longtemps considérés comme indispensables à un intérieur privé, servaient donc occasionnellement ou en mi-saison. La liste des intervenants répertoriés dans le portfolio du Castel Béranger mentionne « Hénault. – Marbrerie » suivi de cette précision : « Par suite du décès de M. Hénault, les cheminées en marbres sont exécutées par M. Maybon[2] ». Cette dernière entreprise dont les ateliers et le magasin d’exposition étaient rue Saint-Sabin dans le XIe arrondissement avait une spécialité de « cheminées artistiques et commerciales ».

Document commercial de la marbrerie Albert Maybon, 46-48 rue Saint-Sabin, non daté. Coll. part.
Pour l’Exposition universelle de 1900 à Paris, un dépliant publicitaire édité par la même maison précise les différentes classes où elle présentait ses produits.

Dépliant publicitaire de la Maison A. Maybon édité à l’occasion de l’Exposition universelle de 1900 à Paris. Coll. part.
Au sein du Groupe XII, la classe 66 dédiée à la décoration fixe des édifices publics et des habitations accueillait notamment l’exposition de Guimard comprenant plusieurs fragments d’intérieurs dont une chambre et sa cheminée en marbre. Un cartel particulièrement soigné, aujourd’hui conservé à la bibliothèque Forney, confirme la présence de la cheminée sur le stand de Guimard.

Cartel pour le stand d’Hector Guimard à l’Exposition universelle de 1900. Fonds Geo Dorival. Bibliothèque Forney.
Au Castel Béranger, les cheminées avec un manteau en marbre de la maison A. Maybon, se trouvaient dans les chambres et dans les salons des appartements. Les autres pièces recevaient des manteaux de cheminées en grès émaillé (édité par Alexandre Bigot) ou en fonte (éditée par la fonderie Durenne à Sommevoire). Les cheminées des chambres, assez simples, sont munies de classiques rétrécissements en plaques de faïence blanche planes.

À gauche : vue d’une chambre de l’appartement à l’angle de la rue La Fontaine et du hameau Béranger au second étage du Castel Béranger, Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 35 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.
À droite : vue d’une chambre d’un appartement du premier étage du Castel Béranger avec une cheminée en marbre et rétrécissement en plaques de faïence. Photo F. D.

Manteau d’une cheminée en marbre du modèle des chambres du Castel Béranger, acquise par Hector Guimard Diffusion. Photo et infographie F. D.
Ce modèle est également présent dans les chambres du Castel Val avec une certaine originalité puisque la couleur du marbre varie d’une pièce à l’autre. Cette construction de Guimard datée de 1904 est d’ailleurs à notre connaissance la dernière qui accueille ce modèle de cheminée de la période du Castel Béranger.
En dehors de ce dernier immeuble, peut-être à l’occasion d’une exposition, Guimard a expérimenté la création d’un rétrécissement constitué de trois plaques planes de lave émaillée.

Cheminée en marbre du modèle des chambres du Castel Béranger avec rétrécissement en plaques de lave émaillée. Bibliothèque des Arts Décoratifs, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948. Photo Laurent Sully Jaulmes (détail).
D’importants fragments de ce rétrécissement en lave émaillée ont été retrouvés et sont en collection privée.

Un des fragments du rétrécissement en lave émaillée d’une cheminée du modèle des chambres du Castel Béranger. Coll. part. Photo F.D.
Les cheminées des salons, plus complexes, ont un rétrécissement en fonte bronzée ou en terre cuite émaillée par Gilardoni & Brault.

Modèle de cheminée en marbre du Castel Béranger avec rétrécissement en fonte bronzée Durenne. Coll. musée de Saint-Dizier. Photomontage à partir des photographies de la vente Auction France de l’ancienne collection Plantin, septembre 2015.

Cheminée en marbre du modèle du Castel Béranger avec rétrécissement en terre cuite émaillée dans le salon du Castel Val (1903). Photo et infographie F. D.
Sans doute par économie, les décors de ces deux modèles de manteaux en marbres du Castel Béranger sont essentiellement gravés en creux. Guimard les a réutilisés pendant quelques années pour d’autres constructions. Mais concurremment, il aussi utilisé le bois pour un manteau de cheminée (au Castel Val) et surtout, de 1900 à 1908 environ, la lave émaillée qui lui a permis de coloriser ces manteaux d’une manière subtile.
Mais l’attrait du marbre sculpté et gravé est resté important et vers 1904 sont apparus de nouveaux modèles en adéquation avec l’évolution de son style. Ceux du Castel d’Orgeval sont très simples et munis de plaques de faïence planes pour le rétrécissement.

Salon du Castel d’Orgeval. Photo d’une agence immobilière. Droits réservés.
Selon le budget alloué et la destination de la pièce où il se trouvent, les manteaux des cheminées d’autres demeures sont plus ou moins luxueux.

Cheminée au rez-de-chaussée, de la villa rue Jean Doyen à Eaubonne (c. 1907-1908). Le rétrécissement est constitué de simples plaques de faïence plane. Photo F. D.

Cheminée en marbre avec rétrécissement en laiton au sein de l’hôtel Deron-Levent (1907-1908), 8 villa de La Réunion, Paris XVIe. Photo F. D.
Ces manteaux de cheminées en marbre anticipent les modèles qui sont apparus en dessin autour des rétrécissements proposés dans le catalogue des Fontes artistiques de Guimard édité par la fonderie de Saint-Dizier en 1908. Ces rétrécissements, conçus pour s’adapter aux modèles de manteaux les plus courants du marché, y sont répartis sur trois planches dont deux portent la mention : « On peut se procurer les marbres : Société Anonyme des Usines et Carrières — Devillers et Cie — Marpent (Nord)[3] ». Sur ces planches, Guimard montre quatre modèles différents de manteaux s’adaptant à trois groupes de rétrécissements. Les plus hauts et les plus larges sont les GA et GC de même gabarit (96 cm de haut et 110 cm de large). Le modèle GB est d’une hauteur et d’une largeur intermédiaire (93 cm de haut pour 100 cm de large).

Rétrécissements de cheminées GB et GC, catalogue des Fontes artistiques de Guimard, fonderie de Saint-Dizier, planche 61. Coll. part.
Quant à la série de modèles GI, GH, GG, GE, ils sont de même hauteur (90 cm) et leur largeur augmente à chaque fois de 5 cm (de 75 à 90 cm).

Rétrécissements de cheminées GI et GE, catalogue des Fontes artistiques de Guimard, fonderie de Saint-Dizier, planche 62. Coll. part.
Pour cette dernière gamme, Guimard a aussi conçu un modèle de manteau plus monumental intégrant en partie supérieure une plaque ornée en fonte. Le catalogue des Fontes artistiques le présente avec le modèle le plus large GE (ci-dessus) mais nous le connaissons aussi en largeur réduite avec le rétrécissement GI (ci-dessous).

Cheminée en marbre avec un rétrécissement GI et une plaque ornée GD. Bibliothèque des Arts Décoratifs, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948. Photo Laurent Sully Jaulmes (détail).
Mais on s’aperçoit vite que les dessins de manteaux de cheminées des planches du catalogue de fontes artistiques ne sont qu’indicatifs car Guimard a multiplié à l’envi les modèles différents. Toujours pour la gamme de rétrécissements GI, GH, GG, GE, on connaît par exemple un autre modèle de manteau effectivement réalisé (mais non localisé) qui est au contraire excessivement simple.

Cheminée en marbre avec un rétrécissement GH, photographie prise au sein des ateliers de Guimard au 12 avenue Perrichont-prolongée. Bibliothèque des Arts Décoratifs, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948. Photo Laurent Sully Jaulmes (détail).
Pour un rétrécissement GC, Guimard a aussi créé un modèle de manteau enrichi par la présence de consoles en bronze appliquées aux angles.

Cheminée en marbre 1017 avec un rétrécissement GC et des consoles en bronze, photographie prise au sein des ateliers de Guimard au 12 avenue Perrichont-prolongée. Bibliothèque des Arts Décoratifs, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948. Photo Laurent Sully Jaulmes (détail).

Détail des consoles en bronze de la cheminée en marbre 1017. Bibliothèque des Arts Décoratifs, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948. Photo Laurent Sully Jaulmes (détail).
Cette cheminée, numérotée 1017, a été mise en place dans le salon de l’hôtel Guimard, avenue Mozart. Il s’agit d’ailleurs de la seule cheminée de l’hôtel, Guimard ayant privilégié le chauffage central pour gagner de la place dans les pièces aux dimensions modestes de cette parcelle très réduite.

Photographie ancienne du salon de l’hôtel Guimard, 122 avenue Mozart avec la cheminée 1017. Cooper-Hewity museum, New-York, don Adeline Oppenheim-Guimard. Droits réservés.
Un autre document est sans doute un photomontage avec le découpage de la photo retouchée d’un modèle de manteau en marbre, superposé à la photo (elle-même découpée) d’un rétrécissement GC.

Probable photomontage d’un manteau de cheminée sur un rétrécissement GC. Bibliothèque des Arts Décoratifs, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948. Photo Laurent Sully Jaulmes (détail).
Pour les rétrécissements GB, les manteaux en marbre ont également fait l’objet de variations.

Cheminée en marbre 1013. Bibliothèque des Arts Décoratifs, photographie prise au sein des ateliers de Guimard au 12 avenue Perrichont-prolongée, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948. Photo Laurent Sully Jaulmes (détail).

Cheminée avec un rétrécissement GB, dans un appartement de l’immeuble Trémois (1909-1910). Photo F. D.

Cheminée avec un rétrécissement GB, dans un appartement du 17 rue La Fontaine (1909-1911). Photo F. D.
Parmi les photos données par Adeline Oppenheim à la Bibliothèque des Arts Décoratifs en 1948 se trouve encore un modèle de manteau au modelage raffiné qui pourrait avoir été photographié à l’état de projet en plâtre.

Probable modèle en plâtre pour un manteau de cheminée en marbre. Bibliothèque des Arts Décoratifs, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948. Photo Laurent Sully Jaulmes (détail).
Ces photos données par Adeline Oppenheim-Guimard sont contrecollées sur une feuille de papier fort sur laquelle Guimard a calligraphié la désignation du modèle et lui a attribué un numéro. Cette présentation laisse deviner qu’il projetait la réalisation d’un catalogue de cheminées, de même qu’il en envisageait d’autres : lustres, quincailleries, cadres de miroirs, vases, meubles, couverts et même tombes dont les pierres étaient nécessairement demandées à des marbriers. La plupart de ces projets de catalogues ont avorté mais ils sont un témoignage important, d’une part de la volonté de Guimard d’étendre presque à l’infini le champ de ses créations, et d’autre part de vouloir les mettre à la portée du plus grand nombre par le biais de l’édition industrielle. À la veille de la Première Guerre mondiale, il était ainsi à la tête d’un très grand nombre de modèles aptes à équiper des maisons de rapport, modestes ou luxueuses, mais aussi des hôtels particuliers, tout en maîtrisant au plus près les coûts de leurs équipements.
On remarquera aussi que pour ses cheminées en marbre Guimard a fait une nouvelle fois, appel à des entrepreneurs du Nord de la France, comme pour les mosaïques des vestibules et des halls du Castel Béranger (De Smet à Lille), les déclinaisons en faïence du cache-pot de Chalmont (De Bruyn à Lille) et les tapis et moquettes (Honoré Frères puis Parlant & Biron à Tourcoing). On ne peut s’empêcher d’y soupçonner un réseau relationnel dont le négociant en céramique lillois et client de Guimard, Louis Coilliot, faisait probablement partie.
Un autre signe révélateur du fait que Guimard était en relation étroite avec le milieu de la marbrerie est qu’au début de 1908, au moment où le catalogue des fontes artistiques éditées par la Fonderie de Saint-Dizier était sur le point d’être diffusé, est paru un article non signé, censé rendre compte du Salon des Artistes décorateurs de 1907 mais qui est en fait essentiellement dévolu au commentaire de l’exposition de Guimard à ce salon. Sans doute faute d’accès aux grandes revues d’art décoratif de l’époque qui tenaient ordinairement l’architecte à l’écart, c’est dans une obscure revue corporative de la marbrerie qu’il a échoué. Ce texte dresse un panégyrique du « Style Guimard » avec un enthousiasme dont son inventeur n’avait jamais bénéficié, pas même au temps où il était à la mode. Sa louange est portée à un point tel que si Guimard n’en est pas lui-même l’auteur, il a dû fermement tenir la plume de son rédacteur et lui livrer tout l’argumentaire nécessaire.
Après-guerre, nous n’avons pas la preuve que Guimard a créé de nouveaux modèles de cheminées. Dans tous les domaines, il a continué à réutiliser ses anciens modèles tout en en créant — mais rarement — de nouveaux. La liste des entreprises de la mairie du Village français, bâtie pour l’Exposition des arts décoratifs modernes de 1925, signale un fabricant de cheminée, la Sté industrielle des Pyrénées, mais il est peu probable que Guimard ait dessiné un modèle spécialement pour cette occasion. Il continue cependant à utiliser ce moyen de chauffage puisque dans un bâtiment de prestige comme l’immeuble du 18 rue Henri Heine (1926) où le couple Guimard a habité de 1930 à 1938, les cheminées sont encore présentes. Mais on constate que, par souci d’économie à la fois de place et d’argent, elles ont disparu dans les petits appartements-studios de l’immeuble situé 36-38 rue Greuze (1927-1928).
Frédéric Descouturelle
avec la participation d’Olivier Pons
Notes
[1] Il est même possible d’en faire remonter l’origine au réaménagement de l’appartement de Louis XIV au Grand Trianon par Jules Hardouin-Mansart dans les dernières années du XVIIe siècle.
[2] D’origine belge, la marbrerie d’Albert Maybon exploitait en 1900 une carrière à Flaumont-Waudrechies, dans le Nord. (source : Inventaire région Bourgogne Franche-Comté). À l’Exposition universelle de Paris, elle a présenté, en tant qu’entreprise belge, deux colonnes de marbre de la carrière de Gochenée, près de Namur (source : catalogue officiel de l’Exposition, Groupe XII, classe 66, décoration fixe des édifices publics et des habitations).
[3] La Société anonyme des usines et carrières Devillers et compagnie est une société belge fondée en 1893 et exerçant à Marpent (Nord). Cette entreprise est citée par Guimard dans une lettre publiée par La Construction Moderne en 1913 comme faisant partie des sociétés ayant fait le plus de sacrifices pour commercialiser les modèles dessinés par Guimard. Elle est dissoute en 1910 (Archives nationales du monde du travail). Mais elle s’est vraisemblablement succédé à elle-même puisque la Société des carrières et marbreries de Marpent la reprend en 1927 (Inventaire Hauts de France, Présentation de la commune de Marpent).
Le Cercle Guimard vous propose une nouvelle visite guidée pour ce mois d’avril :

Vestibule du Castel Béranger, vue vers la rue. Photo Appoline Jarroux.
Les visites guidées sont au tarif unique de 20 euros par personne.
Merci de cliquer sur l’horaire qui vous convient :
| Date / Heure | Événement | Places disponibles |
|---|---|---|
| sam 05/12/2026 / 10:00 | Visite guidée "Hector Guimard, architecte d'art" | 12 |
| sam 12/12/2026 / 10:00 | Visite guidée "Paris et l'architecture du commerce : des galeries aux grands magasins" | 10 |
Toutes les photos appartenant aux auteurs ou au Centre d’Archives et de Documentation du Cercle Guimard doivent impérativement faire l’objet d’un accord du Cercle Guimard dans le cas d’un projet de publication, quel qu’en soit le support.
Après deux articles consacrés aux quincailleries des portes et des fenêtres du Castel Béranger, nous poursuivons la description des autres quincailleries créées par Guimard pour son premier immeuble de rapport. Certaines ont été éditées pour chaque appartement et peuvent parfois encore se trouver dans l’immeuble mais plus souvent sur le marché de l’art. D’autres ont probablement été fondues à exemplaire unique et ont, pour l’instant, disparu. Leur fabricant est beaucoup moins identifiable que dans le cas des quincailleries Fontaine. Si la fonderie Durenne qui a coulé les fontes ornementales du bâtiment pourrait aussi avoir été le fournisseur de quelques éléments de quincailleries en fonte, il est possible que d’autres éléments coulés en bronze puissent provenir d’un autre fournisseur, en l’occurrence R. Cottin installé au 26 rue Amelot, qui est signalé ainsi dans le portfolio du Castel Béranger : « R. Cottin —Bronzes d’art et d’ameublement ».
Présentes sur chacune des portes palières des appartements, les boutons de sonnettes ont une platine de forme grossièrement carrée dont la masse centrale semble chiffonnée et dont les quatre angles semblent aplatis par la force de pression exercée par les vis qui la maintiennent sur la paroi. Cette idée de déformation de la matière a été reprise par Guimard à de nombreuses occasions comme pour les fixations transversales initialement imaginées sur les portiques des accès découverts du métro.

Bouton de sonnette des portes des appartements du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 35 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.

Bouton de sonnette des portes des appartements du Castel Béranger. Haut. 6 cm, larg. 6,5 cm, prof. 3 cm. Coll. part.
Leur fonctionnement (un bouton poussoir sur ressort) et plus encore la dénomination retenue dans les légendes de la planche 35 du portfolio du Castel Béranger, « boutons des sonneries électriques », ne laisse pas de doute sur la présence de l’électricité au sein du Castel Béranger. Si le principe de la sonnette électrique a été déposé dès 1852[1], cette source d’énergie particulièrement moderne en 1895-1898 ne semble pas y avoir été utilisée pour l’éclairage. Dans son portfolio, Guimard reste d’ailleurs très discret sur les appareils d’éclairage en fonction dans l’immeuble. La lanterne présente dans la cour pourrait, avec sa cheminée protégée par un chapeau, fonctionner au gaz. Mais il n’est pas exclu qu’au moment de leur livraison, les appartements aient tout simplement été éclairés par des lampes à pétrole suspendues aux plafonds comme nous le verrons plus loin.
Ce modèle de bouton de sonnette a été utilisé par Guimard au moins pour le Castel Henriette[2]. Mais d’autres localisations ont pu exister comme le prouve cet exemplaire inséré sur une plaque en pierre (ardoise ?) dont les contours suivent ceux de la platine en les régularisant. Il est possible qu’il s’agisse de la sonnette du portillon donnant accès au patronage de la Salle Humbert de Romans. En ce cas, le fil électrique sortant du côté droit pour longer un joint de pierre nous donne l’indication de la façon dont Guimard entendait que le bouton fut positionné (renversé à 180° par rapport à la photo du portfolio).

bouton de sonnette électrique sur une plaque en pierre. Coll. part. Photo Elisa Tenorio.
La grande majorité des exemplaires initialement présents au Castel Béranger a subi le sort d’autres quincailleries de Guimard : volées puis collectionnées ou revendues. De ce fait, la plupart des sonnettes équipant actuellement les appartements sont des copies.

Copie de bouton de sonnette au Castel Béranger. Photo O. P.
Un autre type de sonnette électrique est présent sur la même planche du portfolio du Castel Béranger et est englobée dans la même dénomination des légendes « boutons des sonneries électriques ». Il s’agit cette fois d’une poire électrique dont la fonction était probablement l’appel de la domesticité. Les appartements du Castel Béranger qui s’adressaient à une clientèle de petite et de moyenne bourgeoisie, n’avaient pas d’office mais il était possible de louer des chambres de bonnes au sixième étage. Aucune de ces poires de sonnette n’est actuellement connue.

Poire de sonnette électrique des appartements du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 57 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.
Un troisième dispositif de sonnette est le « coulisseau en bronze de l’entrée principale sur plaque de lave émaillée » reproduit sur la planche 35 du portfolio. Il a vraisemblablement été édité à un nombre d’exemplaires très restreint et n’a sans doute été mis en place qu’au Castel Béranger.

Coulisseau de sonnette du portail du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 35 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.
On en retrouve les éléments métalliques au n° 628, sur une photographie donnée par Adeline Oppenheim-Guimard à la Bibliothèque des Arts décoratifs en 1948. Ils figurent en compagnies d’autres quincailleries contemporaines ou plus tardives.

Coulisseau de sonnette en bronze du Castel Béranger. Bibliothèque des Arts Décoratifs, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948, photo Laurent Sully Jaulmes (détail).
Ce type de sonnette pouvait alors fonctionner de façon mécanique (par un câble faisant tinter une cloche) ou électrique[3]. Sa position sur la portion de grille entre le vantail et la colonne droite nous fait soupçonner qu’il s’agissait plutôt d’un mécanisme électrique, moins encombrant. La sonnerie retentissait dans la loge de la concierge qui commandait alors l’ouverture de la porte par un cordon.

Portail du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 4 (détail), Librairie Rouam, 1898. ETH-Bibliotheck Zürich http://www.e-rara.ch/doi/10.3931/e-rara-27774.
Malheureusement, ce coulisseau a disparu avant 1963. Une photographie prise à cette date montre qu’il avait déjà été remplacé par un bouton de sonnette électrique banal.

Détail du portail du Castel Béranger avec un bouton de sonnette électrique banal. Revue Bizarre n° 27, p. 9, 1er trimestre 1963. Photo P. Jahan.
L’autre article de quincaillerie sans doute édité à exemplaire unique est le robinet de la fontaine de la cour.

Robinet de la cour du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 14 (détail), Librairie Rouam, 1898. ETH-Bibliotheck Zürich http://www.e-rara.ch/doi/10.3931/e-rara-27774.

Fontaine de la cour du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 14 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.
Si la fontaine en fonte, sans doute originellement bronzée, existe toujours, le robinet a disparu à une époque indéterminée et a été remplacé par un robinet banal, trop court pour remplir un seau posé dans le réceptacle central.

Fontaine de la cour du Castel Béranger, état actuel. Droits réservés.
C’est sans doute avec les pitons des tringles des tapis des escaliers que transparaît le souci de Guimard de ne négliger aucun détail décoratif (cf. notre article sur les tapis et les moquettes de Guimard). Sur un article nécessairement simple, Guimard introduit un pincement latéral.

Pitons de tringles de tapis du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 51 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.
Ces pitons ont tous été ôtés à une date indéterminée, mais un nombre conséquent d’entre eux à été récupéré par Alain Blondel et Yves Plantin.

Lot de 25 pitons de tringles de tapis d’escalier du Castel Béranger, ancienne collection Yves Plantin, vente Auction France, Paris, 23/11/2017. Photo Auction France.

Deux pitons de tringles de tapis d’escalier du Castel Béranger décapés, ancienne collection Yves Plantin, vente Auction France, Paris, 23/11/2017. Coll. part. Photo F. D.
Actuellement, les tapis d’escalier du Castel Béranger sont maintenus par des tringles fixées avec des pitons banals.
À l’origine, chacun des appartements du Castel Béranger avait une minuscule salle de toilette pourvue d’un meuble lavabo dessiné par Guimard.

Salle de toilette d’un appartement du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 59 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.
Le modèle de ce meuble économique aux lignes géométriques a peut-être préexisté au Castel Béranger mais a pu être modernisé par un accastillage métallique. Les boutons des tiroirs, les supports des porte-serviettes et la platine du robinet sont en « cuivre nickelé » et adoptent un modelage conforme aux autres décors du Castel Béranger.

Platine du robinet du meuble lavabo des appartements du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 59 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.

Supports des porte-serviettes du meuble lavabo des appartements du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 59 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.

Boutons des tiroirs du meuble lavabo des appartements du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 59 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.
À notre connaissance, deux lavabos du Castel Béranger ont survécu. L’un d’eux a été acheté par Hector Guimard Diffusion et sera présenté dans le Musée Guimard au sein de l’hôtel Mezzara.

Lavabo du Castel Béranger, après restauration. Coll. Hector Guimard Diffusion. Photo F. D.
Au cours de sa restauration, il a été nécessaire de reconstituer la platine du robinet d’après les photos anciennes et de copier les boutons des tiroirs d’après l’une de celles de l’autre exemplaire connu.

Bouton de tiroir d’un lavabo du Castel Béranger. Coll. part. Photo F. D.

Tiroir d’un lavabo du Castel Béranger dans l’atelier de restauration de M. François Derobe (Meuse) avec une copie de bouton. Coll. Hector Guimard Diffusion. Photo F. D.
Ces boutons de tiroirs ont été employés par Guimard à la même époque sur plusieurs meubles comme son propre bureau situé dans son agence d’architecture au rez-de-chaussée du Castel Béranger puis transféré dans sa nouvelle agence au rez-de-chaussée de son hôtel particulier au 122 avenue Mozart.

Bureau de l’agence d’Hector Guimard exposé au Museum of Modern Art à New York. Photo MoMA. Droits réservés.
Même un article aussi insignifiant que la poignée des tabliers de cheminées des appartements a fait l’objet d’une création. Elle est répertoriée dans le portfolio du Castel Béranger sous le nom de « coquille en cuivre des rideaux de cheminée ». Le musée d’Orsay en possède un exemplaire.

Poignée des tabliers de cheminées des appartements du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 51 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.

Poignée des tabliers de cheminées des appartements du Castel Béranger, bronze, dim : haut. 4,9 cm, larg. 4,9 cm. Coll. Musée d’Orsay, AOA 1439, don Ernest Juanico, © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski, droits réservés.
Si des cheminées étaient présentes dans les chambres, les salons et les salles à manger des appartements, la présence sur le portfolio d’une « grille en bronze des bouches de chaleur » indique qu’un mode de chauffage complémentaire par calorifères en sous-sol et conduits d’air chaud existait aussi au Castel Béranger.

Grille en bronze des bouches de chaleur des appartements du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 51 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.
Nous n’en connaissons actuellement aucun modèle subsistant, mais deux exemplaires ont été utilisés postérieurement par Guimard en tant que grilles d’aération et scellées dans la maçonnerie, l’une sur la façade latérale droite de l’hôtel Deron-Levent à Paris (c. 1907), l’autre sur la façade sur rue de la villa d’Eaubonne (c. 1907-1908).

Grille d’aération en façade latérale droite de l’hôtel Deron-Levent (c. 1907), 8 villa La Réunion, Paris XVIe. Photo F. D.

Grille d’aération en façade sur rue de la villa d’Eaubonne (c.1907-1908), 16 rue Jean-Doyen, Eaubonne, Val d’Oise. Photo F. D.
Nous achevons cet article avec quelques quincailleries en fonte de fer et donc probablement coulées par Durenne à Sommevoire, contrairement à tous ceux présentés plus haut qui sont en métaux cuivreux et dont nous ne connaissons pas le fournisseur.
Comme nous l’avancions plus haut, il est probable que les appartements du Castel Béranger ne bénéficiaient pas de l’éclairage électrique. Rien ne prouve non plus qu’ils aient eu un réseau d’éclairage au gaz. Mais le fait que dans quelques appartements subsistent des pitons en fonte fixés sur une solive en fer au centre des pièces, nous inclinent à penser qu’ils servaient à accrocher des lampes à pétrole que l’on pouvait monter et descendre au moyen d’une poulie pour modifier l’éclairage et pour recharger le réservoir en combustible.

Piton de suspension au plafond d’un appartement du Castel Béranger au deuxième étage sur rue. Droits réservés.
Seul le modèle de piton suspension destiné aux salons est mentionné dans le portfolio. Sans doute était-il d’un gabarit plus important que celui des autres pièces. Nous n’en connaissons actuellement aucun modèle subsistant.

Piton de suspension des salons du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 52 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. Part.
D’autres articles de quincailleries du Castel Béranger nous sont à l’heure actuelle très peu connus. Il s’agit de décors de fixations métalliques ponctuant les solives de certaines pièces. Ils sont visibles sur deux planches du portfolio, aux plafonds d’une chambre (pl. 40) et d’un salon (pl. 49). Ces deux pièces faisaient partie d’un même appartement sur rue au second étage que Guimard a particulièrement utilisé pour les prises de vue reproduites dans le portfolio. Sur la photo de la planche 49 on voit aussi des décors de fixation sur un linteau métallique de l’oriel que Guimard a pris soin de faire souligner par une touche dorée.

Vue du salon de l’appartement à l’angle de la rue La Fontaine et du hameau Béranger au second étage du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 49 (détail), Librairie Rouam, 1898. ETH-Bibliotheck Zürich http://www.e-rara.ch/doi/10.3931/e-rara-27774.
Toujours présentes mais moins facilement visibles et non mentionnées par Guimard dans son portfolio, des bagues décoratives en fonte ornent l’insertion des barreaux de l’escalier de service du Castel Béranger.

Bagues décoratives des barreaux de l’escalier de service du Castel Béranger. Photo F. D.
Dans un prochain article, nous aborderons les quincailleries de Guimard produites en dehors du Castel Béranger et peu après.
Frédéric Descouturelle
avec la collaboration d’Olivier Pons
Notes
[1] Brevet déposé le 19 mars 1852 relatif à l’application de la télégraphie électrique aux sonnettes des maisons d’habitation et hôtels (INPI, brevet n° 273684). À cette époque aucun particulier ni même aucune entreprise ou institution n’est raccordée à un réseau électrique. Ceux-ci n’ont été développés qu’à la fin du XIXe siècle par des compagnies d’électricité. À Paris, les réseaux ont été interconnectés en 1907.
[2] L’exemplaire provenant du Castel Henriette a été donné au Musée d’Orsay par Alain Blondel et Yves Plantin 1979, OAO 485.
[3] Un brevet déposé le 31 décembre 1897 pour une amélioration du ressort de rappel fait état d’une variante électrique des coulisseaux de sonnettes (INPI, brevet n° 273684).
Toutes les photos appartenant aux auteurs ou au Centre d’Archives et de Documentation du Cercle Guimard doivent impérativement faire l’objet d’un accord du Cercle Guimard dans le cas d’un projet de publication, quel qu’en soit le support.
Après avoir dressé l’inventaire des quincailleries de l’hôtel Mezzara et être intervenu auprès d’une maison de vente aux enchères pour faire retirer une nouvelle attribution abusive à Hector Guimard [1], nous avons voulu récapituler ce que nous savons des quincailleries créées par l’architecte. Nos connaissances sur ce sujet ont progressé au cours des dernières années mais nous sommes susceptibles de modifier cet article dans le futur. Malgré les incertitudes qui subsistent, nous avons choisi de travailler par périodes chronologiques et par fabricants. Cette étude prendra ultérieurement sa place dans un ouvrage consacré aux décors fixes de Guimard.
Lors de sa première période de création architecturale, c’est-à-dire avant le Castel Béranger (1895-1898), Guimard ne semble pas avoir créé de modèles spécifiques de quincailleries, contrairement à ce qu’il avait accompli pour ses décors de céramiques édités chez Muller & Cie[2]. Il a donc utilisé ceux qui étaient disponibles dans les catalogues pléthoriques des fabricants, évitant simplement de recourir à des modèles de styles historiques.
Les premiers modèles « Guimard » seraient donc apparus avec le Castel Béranger, son premier immeuble de style moderne pour lequel il a tenu à dessiner chaque détail, relevant un défi à la fois artistique et industriel. En effet, hormis les paumelles des portes et des placards, aucun article de quincaillerie du Castel ne provient d’un catalogue commercial préexistant pour lequel il aurait été conçu par un artiste industriel anonyme. Comme pour les autres articles du décor fixe (céramiques, cheminées, staffs, papiers peints, lincrusta-Walton, etc.), le nombre des appartements à équiper (36) était suffisant pour envisager d’amortir financièrement la création de nouveaux modèles.
Comme en atteste la liste des entrepreneurs fournie par Guimard dans l’introduction du portfolio du Castel Béranger[3], l’entreprise choisie a été la prestigieuse maison Fontaine qui, dans sa communication actuelle, revendique être la plus ancienne serrurerie d’art d’Europe. Elle a été fondée en 1740 par M. Lavollée au 269 rue Saint-Honoré à Paris, puis reprise en 1842 ou 1846 par François et Joseph Fontaine, transférée en 1854 au 13 rue Molière, puis en 1866 au 181 rue Saint-Honoré à Paris où elle se trouve toujours. Au gré des successions et des changements d’actionnaires, elle a eu divers noms : Fontaine et Quintart en 1889 puis H. E. et L. Fontaine en 1891, Maison Fontaine H. E. & L. Fontaine en 1895, et enfin Maison H. et L. Fontaine frères et Vaillant en 1899[4]. Au moment de l’impression du portfolio du Castel Béranger, en 1898, Guimard libelle encore le nom de la société « H. et L. Fontaine ».

Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), table des planches (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. Part.
Deux ans plus tard, à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris, la maison Fontaine a édité en août 1900 un extrait de son catalogue comprenant de nombreux modèles modernes.

Couverture du catalogue Fontaine édité en août 1900. « Maison Fontaine/Serrures décoratives/Styles anciens/essais modernes/181/Rue St-Honoré/Paris ». Coll. part.
La première page donne le nom de la société qui était alors « Fontaine Fres & Vaillant » et mentionne la présence de l’usine et de l’atelier de modelage à Boulogne-sur-Seine.

Première page du catalogue Fontaine (détail) édité en août 1900. Coll. part.
Sur une facture de 1912, le nom de la société s’est simplifié en « Fontaine & Vaillant ». Par commodité, nous désignerons l’entreprise sous le nom de maison Fontaine dans la suite de l’article.

En-tête d’une facture de la maison Fontaine, datée du 28 novembre 1912. Coll. part.
Un détail de cet en-tête montre la marque « F.T » constamment utilisée par la maison Fontaine, et qui avait été acquise de la maison Fromentin lors du rachat de son fonds.

Détail de l’en-tête d’une facture de la maison Fontaine, datée du 28 novembre 1912. Coll. part.
Sur les pièces commercialisées, la marque « F.T » apparaît sous la forme d’une plaquette semblable à celle de l’en-tête, ou d’un poinçon.

Poinçon « F.T » sur une poignée de crémone d’Eriksson éditée par Fontaine. Coll. part.
À l’époque du Castel Béranger, si la création en série des modèles de cet immeuble annonçait implicitement leur réutilisation par Guimard pour d’autres bâtiments contemporains[5], l’architecte n’envisageait pas pour autant leur édition sur catalogue. Il a fait une exception pour le modèle de serrure en applique qui figure sur l’extrait du catalogue Fontaine d’août 1900.
Cette serrure figure en effet sur la planche 585 en compagnie d’autres modèles modernes. Cinq d’entre eux sont dus à Alexandre Charpentier qui a déployé son talent de médailliste sur des surfaces rectangulaires. Trois autres sont dues à Christian Eriksson dont deux modèles de serrures doubles. L’une d’entre elles, intitulée La Curiosité (n° 214), a reçu un décor très fouillé, figuratif, voire symboliste.

Planche 585 de l’extrait du catalogue Fontaine, août 1900. Coll. part.
En revanche, la serrure n° 244 d’Eriksson est beaucoup plus simple puisque quatre pattes de fixation sont disposées autour de banals modèles de coffre et de gâche parallélépipédiques en acier.

Christian Eriksson, serrure n° 244, pl. 585 de l’extrait du catalogue Fontaine, août 1900. Coll. part.
Ces pattes en forme de flammèches ont une forte similitude avec celles créées par Guimard pour un modèle de serrure équivalent, enregistré sur le catalogue Fontaine avec un numéro postérieur (le n° 276). Celles de Guimard, plus simples; semblent faites d’une matière malléable qui aurait été appliquée et tordue manuellement sur la serrure et sur la menuiserie[6]. Quant au cache-entrée, il donne plutôt l’impression de pendre depuis son point de fixation.

Hector Guimard, serrure n° 276, pl. 585 de l’extrait du catalogue Fontaine, août 1900. Coll. part.
Dans le portfolio du Castel Béranger, Guimard donne une version colorisée de sa serrure. Le coffre et la gâche y apparaissent bordés par un filet doré dont la couleur reprend celle des pattes de fixation en laiton[7].

Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 56 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. Part.
Ces pattes semblent maintenir la serrure mais n’ont en réalité guère plus qu’une fonction décorative car la véritable fixation du coffre et de la gâche sur le cadre de la porte se fait par de solides vis qui ne sont pas visibles.

Pattes de fixation décapées de la serrure n° 276 de Guimard, laiton. Coll. part.

Serrure n° 276 de Guimard avec pattes de fixation et cache-entrée au Castel Béranger. Le bouton de porte en porcelaine est une copie moderne. Photo Ondine Schneider.
Pour ces serrures du Castel Béranger, Guimard a créé un modèle de bouton en porcelaine en deux couleurs : blanc et bleu.

Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 56 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. Part.

Deux boutons de porte Guimard/Sauzin, marques « S » et « Z » sous la virole. Coll. part. Photo F. D.
Ces boutons ont été édités par la maison Sauzin[8] mais n’ont pas fait l’objet d’une commercialisation en dehors de commandes de Guimard. La maison Sauzin était alors assez ancienne puisque l’on peut retrouver deux brevets déposés en 1868 ayant trait à un robinet en porcelaine et à un four pour céramique, à deux adresses différentes dans le Xe arrondissement de Paris. L’usine de production existait déjà à Montreuil-sous-Bois en 1875, avant une faillite en 1876. Vingt ans plus tard, en 1896 — donc au moment de la construction du Castel Béranger — Charles Sauzin a déposé un brevet pour un bouton double à griffe et vis arrêtoire, indessertissable. Le siège social était alors passé au 16 rue de la Folie-Méricourt dans le XIe arrondissement. Louis Masson a ensuite succédé à Charles Sauzin entre 1899 et 1903 et plus tardivement, la maison est passée sous la direction de O. Vandenbossche, attestée à partir de 1921.

Publicité pour la maison Sauzin parue dans La Construction Moderne du 9 février 1913. Coll. part.
On retrouve de façon certaine ces boutons (associés au serrures Fontaine n° 276) sur deux bâtiments chronologiquement proches du Castel Béranger : le Castel Henriette et l’hôtel Roy. Mais contrairement à la plupart des autres articles de quincaillerie créés à l’occasion du Castel Béranger, Guimard les a utilisés jusqu’à la Première Guerre mondiale, même s’ils ont progressivement été relégués hors des espaces de réception au profit de nouveaux modèles de béquilles en laiton. Leur forme plus anodine que ses autres créations de cette première époque Art nouveau, leur a en effet permis de s’intégrer sans heurts à ses évolutions stylistiques.
Guimard en a aussi fait réaliser une version en laiton (ou bronze) utilisée à la maison Coilliot à Lille. En raison de leur nature entièrement métallique, il est possible que ces boutons aient été cette fois produits par la maison Fontaine.

Bouton de porte en laiton (ou bronze) de la maison Coilliot à Lille (1898-1900). Coll. Hector Guimard Diffusion. Photo F. D.
Quelques années plus tard, lors de l’équipement des immeubles des rues Gros, La Fontaine et Agar, ainsi que de l’hôtel Mezzara puis de la villa Hemsy à Saint-Cloud, Guimard a désiré commercialiser ce bouton en porcelaine. Il en a alors confié l’édition à une autre société : Paquet à Grenoble. Fondée en 1872, sa production nous est connue par l’existence d’un catalogue daté de 1912 qui révèle une entreprise spécialisée dans les articles métalliques pour le bâtiment. Elle ne proposait que cinq modèles de boutons de porte dont seulement trois étaient en porcelaine, ce qui incite à penser qu’elle se fournissait probablement en porcelaines auprès d’un sous-traitant. Leur montage exploitait la « monture LP » (probablement les initiales du chef d’entreprise) réputée indessertisable. L’entreprise a persisté au moins jusque dans les années trente.

Catalogue n° 3 de la maison Paquet en 1912, couverture. Coll. part.

Catalogue n° 3 de la maison Paquet en 1912, p. 63. Coll. part.

Bouton de porte Guimard/Paquet, marque « LP » sur la virole, hôtel Mezzara. Photo F. D.
À la demande de Guimard, la maison Paquet s’est engagée par lettres des 22 février et 11 avril 1911 à référencer son bouton en tant que « Modèle Style Nouveau H. G. »[9]. Mais finalement, si la formulation retenue sur le catalogue publié a bien conservé les initiales de l’architecte, la mention « Style Nouveau » a été supprimée. La maison Paquet ne le proposait qu’en couleur blanc ivoire et lui avait attribué le nom commercial de « bouton céramique flamme ». Cette dénomination descriptive est certes satisfaisante, mais la véritable explication de la forme mouvementée de ce bouton de porte n’a été livrée que bien plus tardivement. Dans la notice nécrologique qu’il lui a consacrée, publiée dans le premier numéro de la revue L’Architecture d’aujourd’hui en mai-juin 1945, Adolphe Dervaux, confrère et ami de Guimard, a écrit :
« Ainsi, le bouton de porte, que devait-il être, sinon le levier facile qui remplit la main ? Il prenait alors un peu d’argile molle et imprimait ses doigts dans sa masse : Voici le bouton de porte ! »
Cette expérience peut se renouveler facilement : la prise d’une motte de pâte à modeler dans la main gauche donne bien la forme générale du bouton, avant que son passage dans la main droite y imprime le pouce et le majeur. Malgré sa forme asymétrique, ce bouton peut ainsi être facilement manipulé des deux mains et utilisé indifféremment de l’un ou l’autre côté de la porte. Avec ce simple accessoire de quincaillerie, Guimard s’est radicalement démarqué de la tradition en matière d’art décoratif. Sa présence régulière sur le marché de l’art [10] en a fait l’une des créations les plus connues de Guimard et dont des copies continuent à être vendues.
Vers 1900, et également sans doute à l’occasion de l’Exposition Universelle, la maison Fontaine — outre l’extrait de catalogue dont il a été question plus haut — constituait un portfolio, publication de prestige réunissant certains des plus beaux modèles ayant fait l’objet d’une collaboration.

Portfolio Fontaine M, s.d. (c. 1900). Musée Fontaine. Photo F. D.
Cette fois, ce portfolio incluait plusieurs modèles de Guimard conçus pour le Castel Béranger, dont le bouton en porcelaine des serrures mais sans mentionner le nom de son fabricant.

Planche du portfolio Fontaine M, s.d. (c. 1900). Musée Fontaine. Photo F. D.
Les autres modèles de Guimard présents sur cette illustration feront l’objet d’un prochain article.
Frédéric Descouturelle
avec la collaboration d’Olivier Pons
Nous remercions Mme Christine Soulier, Responsable Serrurerie Décorative de la Maison Fontaine.
Notes
[1] Cf. notre article au sujet des quincailleries d’Eriksson.
[2] Une grande partie des décors céramiques des premières villas de Guimard sont présents sur le catalogue de Muller & Cie (cf. à ce sujet notre article de 2020). Cependant, ce catalogue étant daté de 1904, nous ne savons pas précisément à quel moment Guimard a effectivement rendu disponibles ses modèles pour le public.
[3] Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger, Librairie Rouam, 1898.
[4] Cf. la notice du musée d’Orsay au sujet de la maison Fontaine. Les initiales H, E et L désignent Henri, Émile et Lucien Fontaine, fils de Joseph Fontaine.
[5] À l’exception notable de la villa Berthe au Vésinet.
[6] Il serait hasardeux d’affirmer que Guimard a simplifié les pattes et cache-entrée d’Eriksson ou qu’au contraire ce dernier a « enrichi » celles de Guimard. Comme nous l’avions noté dans notre article sur les quincailleries d’Eriksson, les deux artistes ont suivi des idées parallèles mettant en avant le travail de modelage manuel ; Eriksson, fidèle à sa formation de sculpteur, restant plus figuratif, tandis que Guimard était plus abstrait.
[7] Le portfolio du Castel Béranger et le portfolio Fontaine les donnent comme étant en bronze.
[8] Cf. Descouturelle, Frédéric ; Pons, Olivier, La Céramique et la lave émaillée d’Hector Guimard, p. 82-83, éditions du Cercle Guimard, 2022.
[9] Adeline Oppenheim Guimard papers. New York public library.
[10] Dans les années 1980-1990, la perspective d’un gain facile a déterminé les occupants locataires du Castel Béranger à dépouiller entièrement l’immeuble de ses boutons de porte. Tous ceux qui sont actuellement en place sont des copies réalisées vers 2000 à l’occasion de restaurations.
Bibliographie
Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), Librairie Rouam, 1898.
Catalogue Fontaine, « Maison Fontaine/Serrures décoratives/Styles anciens/essais modernes/181/Rue St-Honoré/Paris », août 1900.
Portfolio Fontaine, « Maison Fontaine/181/Rue St-Honoré Paris/M », s.d. (c. 1900).
Catalogue Paquet n° 3, 1912.
La Construction Moderne, 9 février 1913.
Dervaux, Adolphe, « Hector Guimard animateur », L’Architecture d’aujourd’hui, n° 1, mai-juin 1945, p. 28.
Thiébaut, Philippe, ouvrage collectif sous la direction de, Guimard, catalogue de l’exposition « Guimard » à Paris du 13 avril 1992 au 26 juillet 1992 et à Lyon du 23 septembre 1992 au 3 janvier 1993, Paris, musée d’Orsay/RMN, 1992.
Descouturelle, Frédéric ; Pons Olivier, La Céramique et la Lave émaillée d’Hector Guimard, Éditions du Cercle Guimard, 2022.
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