Tous ceux qui ont eu la chance de croiser son chemin garderont le souvenir de son regard bleu, à la fois vif et pétillant, de sa curiosité insatiable, de son sens aigu du beau et de cette capacité peu commune à reconnaître un chef-d’œuvre là où d’autres ne voyaient qu’un objet oublié. Galeriste, il contribua à faire redécouvrir des personnalités majeures telles que Tamara de Lempicka et poursuivait encore, ces dernières années, des recherches sur un peintre animalier presque inconnu, Alfred Emile Méry, preuve que sa curiosité ne s’était jamais émoussée. Mais pour le Cercle Guimard, Alain Blondel restera avant tout l’un des pionniers de la redécouverte d’Hector Guimard.

Alain Blondel (1939-2026)
Tout commence vers 1959-1960, à l’École des Beaux-Arts. Étudiant dans l’atelier de Louis Arretche, il découvre, en feuilletant la monographie du Castel Béranger une architecture dont plus personne ne parle. L’enseignement ignore alors totalement l’Art nouveau et Guimard est presque tombé dans l’oubli. Lors de sa communication au colloque Guimard de 1992, Alain se souvenait que « la curiosité — à laquelle succéda bien vite l’émerveillement — qui nous poussait vers Guimard agissait un peu comme un contrepoison » (colloque p. 1) face au fonctionnalisme dominant.

Planche du portfolio du Castel Béranger. Coll. part.
Avec Yves Plantin, sa sœur et sa future épouse Michèle, puis très rapidement le photographe Laurent Sully Jaulmes, Alain entreprend un véritable travail d’exploration. Il n’existe alors ni inventaire, ni étude d’ensemble, ni véritable bibliographie : tout est à découvrir. Les immeubles sont encore, lorsqu’ils n’ont pas été détruits, dans leur état d’origine. Les derniers témoins de l’époque sont encore présents, comme Mme Pujol, concierge de l’hôtel Guimard, qui évoquait affectueusement l’architecte sous le nom de « bel Hector ». Les œuvres sommeillaient dans des maisons, des granges ou sur des étagères, leurs propriétaires ignorant souvent leur véritable provenance.
Les découvertes se succèdent et l’histoire de cet architecte se reconstitue peu à peu : les modèles des fonderies de Saint-Dizier, les meubles dispersés, mais aussi les dessins retrouvés presque miraculeusement dans une remise du parc de Saint-Cloud, alors même que le bâtiment devait être démoli. Sans l’intuition, la ténacité et la réactivité d’Alain Blondel et de ses compagnons, une part essentielle de ce patrimoine aurait disparu à jamais. Une partie des collections Guimard du musée d’Orsay est directement issue de cette aventure exceptionnelle.

Fonds de dessins de Guimard photographié peu après sa découverte au domaine de Saint-Cloud. Centre d’archives et de documentation du Cercle Guimard.
Alain aimait raconter les circonstances parfois étonnantes de ses découvertes. Celle des meubles de la maison Roy aux Gévrils est restée célèbre. Il évoquait avec amusement que « la grande banquette était entreposée au fond de la grange — le jardinier, qui chassait les rats musqués, en faisait pendre les peaux sur la traverse située au-dessus du dossier ». Cette œuvre est aujourd’hui conservée au musée d’Orsay.

Banquette de fumoir. © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais/Patrice Schmidt
Il ne reculait pas non plus devant un patient travail de reconstitution : redessinant les monogrammes gravés sur les revêtements des fauteuils de la salle Humbert-de-Romans, imaginant le globe d’une lampe à partir d’un fragment, modelant la rosace du robinet du meuble lavabo du Castel Béranger, ou encore fabriquant la charpente et la toiture de la maquette de la villa La Surprise à Cabourg pour en comprendre le géométral. Ce soin du détail disait beaucoup de sa démarche : comprendre Guimard, c’était d’abord l’observer au plus près — et parfois le recréer de ses mains.

Sur le toit terrasse du Castel Henriette en 1969, peu avant sa destruction. De gauche à droite, Michèle Blondel, Yves Plantin et Alain Blondel. Centre d’archives et de documentation du Cercle Guimard.
Il avait quelques regrets : celui de ne pas avoir eu le temps de voir et visiter les ateliers Guimard, ou d’empêcher la destruction du Castel Henriette et de la Guimardière. Il se rattrapa en sauvant quelques vestiges des gravats, devenus aujourd’hui des témoignages précieux. Il s’énervait aussi lorsqu’il évoquait le vol du casier à lettres du Castel Béranger. Il se consolait en pensant à la photo prise par Laurent Sully Jaulmes.
Il évoquait aussi l’exposition rétrospective du MoMA en mars-mai 1970 à New York comme un jalon décisif dans la reconnaissance internationale de l’œuvre : le moment où ce qui relevait jusque-là de la conviction de quelques passionnés devenait une évidence pour le monde de l’art.

Catalogue de l’exposition Hector Guimard, MoMA, New York, 1970. Coll. part.
En 1992, lors du colloque Guimard au musée d’Orsay, Alain résumait ainsi cette aventure : « Ce qui nous frappe aujourd’hui, en tant que protagonistes de la redécouverte de Guimard, c’est la somme des connaissances qu’un travail de fourmi est parvenu à rassembler sur une œuvre totalement éparpillée par les aléas de l’exil, de l’oubli et du mépris » (p. 12).
Alain Blondel et le Cercle Guimard
Pour le Cercle Guimard, Alain était bien davantage qu’un membre d’honneur. Membre du Cercle dès son origine, il nous a accordé toute sa confiance et a toujours eu l’intelligence de ne jamais juger nos parcours parfois atypiques. Il nourrissait nos travaux de ses connaissances et de son expérience. Sa présence, attentive et exigeante, a durablement marqué l’histoire et l’esprit du Cercle.
Quelques témoignages

Alain Blondel commentant l’histoire d’un lé de papier peint. Archives privées.
Nicolas Horiot, président du Cercle Guimard
« Je revois Alain arriver à la présentation de mon diplôme d’architecte avec, à la main, un pied en fonte provenant des fauteuils de la salle Humbert-de-Romans. Pour le jeune étudiant que j’étais, il n’apportait pas seulement une pièce de Guimard : il me transmettait un témoin de son histoire, un trait d’union entre l’œuvre de Guimard, ceux qui l’avaient redécouverte et ma génération, qui poursuit aujourd’hui ce travail. »
Frédéric Descouturelle
« La première fois que j’ai entendu parler d’Alain Blondel c’était au début des années 90 par un libraire parisien spécialisé dans le mouvement moderne qui m’a expliqué qu’aucun éditeur ne voulait s’engager dans la publication de son catalogue du mobilier de Guimard. Mais ce n’est que plus tard que j’ai fait sa connaissance lors de la fondation du Cercle Guimard. J’en garde le souvenir d’un homme accueillant à ceux dont l’intérêt pour l’Art nouveau était désintéressé et qui ne s’attardait pas au travestissement social qui nous est imposé. Au cours de l’une de mes visites à son domicile, il a eu cette phrase qui m’a frappée : «Vous tous, vous me rappelez ma jeunesse, cette époque où je pensais Guimard, matin, midi et soir ».
Dominique Magdelaine
« J’ai rencontré Alain Blondel en 1992 lors du colloque au musée d’Orsay et j’allais le voir régulièrement à sa galerie rue Aubry-le-Boucher puis rue Vieille-du-Temple. Il manifestait toujours un vif intérêt pour le fruit de nos recherches et m’a plusieurs fois dit que, lorsque nous aurions un lieu, il nous transmettrait des archives pour l’association. Promesse tenue pour la naissance du musée Guimard. »
Olivier Pons
« Il y a une quinzaine d’années, je rencontrais Alain à sa galerie lors d’un des derniers vernissages. Très bien informé, il amena rapidement la discussion sur les deux chaises Guimard que je venais de découvrir. Je crois que tout est parti de là. Avec une pointe de regret, il évoqua son projet inabouti de consacrer un ouvrage au mobilier de Guimard. Puis je le croisais régulièrement au grès des événements organisés par Le Cercle Guimard et des amis communs. La fréquence de nos échanges s’était accélérée ces dernières années. Lors de notre dernier rendez-vous à Garches, le mois précédent son accident, il me parla longuement et avec passion du peintre animalier Méry, admirant sa capacité à saisir la nature dans ce qu’elle avait de plus beau mais aussi parfois de plus « furieuse ». A la fin de notre entrevue, il me fit part d’un sujet en lien avec l’entourage proche de Guimard qui lui tenait particulièrement à cœur et me confia la mission de poursuivre cette recherche « très prometteuse » entamée dans les années 2000. Cher Alain, je ne vous décevrai pas. »
Lorsqu’au début d’octobre 2015, le Cercle décida de mettre toute son énergie à la création du musée Guimard dans l’hôtel Mezzara, suite à la remise de cet hôtel particulier par l’Éducation nationale à France Domaine, le soutien d’Alain fut immédiat et constant pendant ce chemin sinueux. Par toutes les ressources mises à disposition du musée, il a donné force et consistance à notre proposition. Le jour où nous avons remporté l’appel d’offres avec Fabien Choné, nous avons tous fortement pensé à lui.
Lorsque le musée Guimard ouvrira ses portes, il témoignera aussi de son œuvre. Derrière chaque meuble sauvé, chaque dessin retrouvé, chaque photographie ancienne, chaque page écrite sur Guimard, il y aura quelque chose de cette passion qui l’a animé toute sa vie.
Le Cercle Guimard adresse ses plus sincères condoléances à Michèle, à sa famille et à tous ses proches.
Bibliographie
Laurence Mouillefarine, Alain et Michèle Blondel, découvreurs, pas spéculateurs, La Gazette de l’Hôtel Drouot, 23 octobre 2018
Guimard, Colloque international, Musée d’Orsay, 12 et 13 juin 1992
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