Éditée à Barcelone depuis 2003, la revue coupDefouet est luxueusement publiée en version papier grand format (non commercialisée) et en version pdf, consultable et téléchargeable gratuitement sur le site de la Route européenne de l’Art nouveau. Elle recense les études et l’actualité sur l’Art nouveau dans le monde entier en privilégiant les illustrations de bonne qualité. Les textes, rédigés à part égale en catalan et en anglais, font appel à des spécialistes des sujets traités.
C’est à la même date — 2003 — qu’a été fondé à Paris le Cercle Guimard. Logiquement, un premier article « Hector Guimard. Logique, harmonie et sentiment » écrit par Jean-Pierre Lyonnet (1952-2019), le président de l’association, a été publié dans le n° 7 de la revue en 2006.
Peu après, une importante délégation du Cercle Guimard a assisté au second congrès de la Route européenne de l’Art nouveau à Barcelone en février 2007. À part les Nancéiens, nous étions alors les seuls représentants de l’Art nouveau français.
Plus tard, en juin 2013, nous avons participé au Colloque coupDeFouet à Barcelone avec une communication sur « Guimard et la fonte d’ornement ».
Enfin, en 2018, nous avons publié un article « Histoire du Cercle Guimard » dans le n° 30 de la revue.

Les participants au second congrès de la Route européenne de l’Art nouveau à Barcelone en février 2007, photographiés à la Fábrica Casaramona de Josep Puig i Cadafalch (actuelle CaixaForum). Photo coupDefouet n° 9, 2007.
L’an dernier, notre amie Inma Pascual qui dirige la rédaction de coupDeFouet, nous a demandé un article pour célébrer le 130e anniversaire du début de la construction du Castel Béranger, demande que nous nous sommes empressés de satisfaire car elle nous donnait l’occasion d’apporter quelques nouveautés sur le sujet. L’article est paru au début de cette année dans le n° 44 sur 12 pages avec 26 illustrations.
Pour nos lecteurs ne lisant pas couramment le catalan ni l’anglais, nous reproduisons ci-dessous le texte de l’article initialement rédigé en français avec quelques unes des illustrations.
Le Castel Béranger (1895-1898) un manifeste de l’Art nouveau parisien
Excentré car situé dans le XVIe arrondissement parisien, hétérogène dans son décor, coloré intérieurement et extérieurement, joyeux pour certains, inquiétant pour d’autres, le Castel Béranger de l’architecte Hector Guimard (1867-1942) a suscité, depuis sa construction et jusqu’à nos jours, de nombreux articles. Ce bâtiment — que nous connaissons bien puisque Le Cercle Guimard est installé au rez-de-chaussée dans l’ancienne agence de Guimard — continue de nous faire réfléchir sur les mutations stylistiques et la stratégie de communication d’un jeune architecte ambitieux au génie créatif éruptif.

Façades sur la rue Jean-de-La-Fontaine et sur le hameau Béranger du Castel Béranger. Photo Frédéric Descouturelle.
Alors qu’il était encore étudiant à l’École nationale des Beaux-Arts de Paris depuis 1888 et qu’il était devenu professeur à l’École nationale des Art décoratifs de Paris en 1891, Guimard a édifié de petits hôtels particuliers dans le XVIe arrondissement ou dans la banlieue de l’ouest parisien. Son style était alors influencé par le rationalisme de Viollet-le-Duc, tout en accordant une grande place à un décor naturaliste coloré grâce à la création de nouveaux modèles de céramiques architecturales édités par Muller & Cie. En 1894, Élisabeth Fournier, une veuve désireuse de placer son capital, lui a commandé un immeuble de rapport sur une vaste parcelle de 700 m2, au 14 rue La Fontaine. Après un premier projet plus modeste, les plans de mars 1895 montrent un bâtiment où un aspect médiéval (d’où le nom de « castel ») a été recherché par la présence de pignons sur rue. De plus, rompant avec le style néo-haussmannien, les façades sont rythmées par des creux et des saillies ainsi que par des décrochements de hauteurs. Le décor prévu est bien sage, tant pour les céramiques issues de ses précédentes créations que pour les ferronneries. Mais si le gros-œuvre a bien été construit conformément à ces plans, Guimard a changé tout le décor, après un voyage à l’été 1895 en Belgique où il a fait la rencontre des architectes Paul Hankar et Victor Horta.

Portail de la façade sur rue du Castel Béranger. Photo Nicolas Buisson.
Le Castel Béranger est formé de deux corps de bâtiments de six à sept niveaux réunis par une aile étroite accueillant des circulations. L’immeuble compte 36 logements, principalement de trois et quatre pièces, destinés à la petite bourgeoisie. Au dernier étage prennent place quatre ateliers dotés de grandes baies vitrées et parfois de verrières, qui ont attiré dès l’origine des artistes comme Paul Signac ou Pierre Selmersheim. Chaque appartement bénéficie d’aménagements modernes : distribution fonctionnelle des pièces, eau courante, escalier de service pour la domesticité. En revanche, il n’y a pas d’ascenseur ni de remise pour les voitures et probablement pas encore d’éclairage électrique.
La façade sur rue privilégie la pierre de taille et la brique vernissée ou beige ; les façades sur cour et sur le hameau, la meulière et la brique rouge. La perspective vers la cour intérieure plonge le spectateur au temps de sa construction car presque rien n’a changé depuis.
Les parties communes bénéficient d’un traitement très soigné. Le vestibule d’entrée, espace de transition entre l’extérieur et l’intérieur, accessible par un portail à claire-voie composé de fer forgé et de plaques en cuivre aux courbes sinueuses, est célèbre pour son décor de céramique en grès émaillé réalisé par l’atelier d’Alexandre Bigot. Dans son prolongement, l’architecte, toujours en recherche de nouveautés, a proposé une composition savante de briques de verre Falconnier de formes et de couleurs variées pour éclairer la cage d’escalier en second jour. Dans cette œuvre d’art totale, Guimard a dessiné tous les éléments décoratifs des parties communes et des différentes pièces des appartements : moquettes d’escaliers, vitraux, lambris, cheminées, éléments en staff, quincailleries et jusqu’aux papiers peints.
Alors qu’il ne l’avait pas prévu sur ses premiers plans, Guimard a transféré son agence du boulevard Exelmans vers le Castel Béranger, au plus tard en juin 1897. Cet espace situé au rez-de-chaussée du bâtiment sur rue lui permettait à la fois d’être au contact du bâtiment en cours de finition et de disposer de locaux à la mesure de sa nouvelle notoriété. L’agence se composait d’une salle d’attente, d’un atelier donnant sur le hameau Béranger où il pouvait loger plusieurs dessinateurs et d’une grande pièce double donnant sur la rue La Fontaine où il avait installé son bureau. L’agence a été entièrement décorée et meublée de 1897 à 1900 par l’architecte qui en avait fait une vitrine de son premier style moderne, bientôt plus arborescent et plus élégant. De cet aménagement unique qui nous est connu par une photo reproduite sur carte postale, ne subsistent que quelques vestiges muraux tandis que la plupart des éléments du mobilier ont disparu. Vers 1911, Guimard a transféré son agence au rez-de-chaussée de son nouvel hôtel particulier de l’avenue Mozart.

Cage d’escalier avec les briques de verre Falconnier du bâtiment sur rue du Castel Béranger. Photo Régis Colombo.
En raison de sa place ontogénique dans l’œuvre de Guimard et aussi d’une certaine lenteur dans la réalisation (près de quatre ans), le Castel Béranger présente un décor hétérogène combinant deux styles : le pittoresque pour le gros œuvre, et l’Art nouveau pour le second. De nombreux reliquats du décor initialement pensé dans la filiation de Viollet-le-Duc sont concentrés sur le gros œuvre, mais se retrouvent aussi sur des menuiseries de fabrication plus économique. Même le meuble-toilette, seul meuble de Guimard fourni pour chaque appartement, raconte cette transition. Ici, c’est tout l’accastillage (platine du robinet, boutons de porte et de tiroirs, porte-serviette, couvercles du porte-savon et du porte-rasoir) qui traduit le passage à l’Art nouveau.
Le décor moderne hésite donc entre un répertoire naturaliste réinterprété avec des créatures sous-marines plus ou moins imaginaires, mais aussi un registre « satanique » (chat faisant le gros dos, chauve-souris, masques méphistophéliques), des motifs semi-abstraits où le spectateur peut imaginer des correspondances avec le monde réel, mais aussi des motifs linéaires totalement abstraits, en particulier sur les ferronneries et les vitraux. Quant aux motifs abstraits tridimensionnels, ils ont un aspect mouvant avec deux particularités qui ne perdureront guère : l’empreinte visible des doigts imprimés dans le modelage et des accointances avec le « style auriculaire » en faveur au XVIIe siècle.

Panneau au chat en grès émaillé par Gilardoni fils, A. Brault & Cie sur l’oriel à l’angle de la rue Jean-de-La- Fontaine et du hameau Béranger du Castel Béranger. Photo Nicholas Christodoulidis.
Le Castel Béranger a bénéficié d’une couverture médiatique très importante à la hauteur de la révolution décorative et architecturale qu’il a représentée. Pourtant, si Guimard avait prévu d’utiliser tous les moyens promotionnels et publicitaires de l’époque pour faire connaître son œuvre, il avait sans doute sous-estimé l’intérêt qu’elle a suscité très tôt, y compris au-delà des frontières et probablement aussi l’impact qu’elle a eu sur sa carrière, même s’il ne pouvait que l’espérer. Aux nombreux articles publiés par ses confrères dès 1896 dans les revues spécialisées, puis par ses amis dans des revues littéraires et artistiques, se sont ajoutées les publications dans les journaux à grande diffusion des résultats du concours de façades de 1898 primant le bâtiment, puis les comptes-rendus de l’exposition-conférence donnée par l’architecte dans les salons du Figaro en 1899, au moment où il faisait paraître un luxueux portfolio de 65 planches en couleurs venant couronner son entreprise.
Cette première réalisation d’envergure a d’emblée apporté à Guimard la célébrité. Considérée comme une œuvre manifeste qui définit le « Style Guimard », elle incarne ses principes de « logique, harmonie et sentiment ». C’est aussi un jalon historique majeur, une œuvre de rupture marquant sa conversion décisive à la modernité.
Son achèvement en 1898 symbolise en effet l’avènement de l’Art nouveau parisien, trois ans après l’ouverture de la galerie L’Art Nouveau de Siegfried Bing (1895), alors que ce courant était encore marginal en architecture. Le Castel Béranger est aujourd’hui reconnu comme le premier immeuble Art nouveau de Paris. Sa porte d’entrée iconique a influencé des générations d’architectes, certains allant jusqu’à en proposer de véritables pastiches.

Lincrusta Walton des lambris des salles à manger des appartements du Castel Béranger (détail). Coll. part. Photo Frédéric Descouturelle.
Pour maîtriser les coûts d’un projet aussi ambitieux, entre autres recettes d’économies budgétaires, Guimard a eu naturellement recours à la production sérielle de ses décors. Elle lui a permis d’amortir les dépenses engendrées par la création de modèles inédits. Comme il l’avait déjà fait avec l’entreprise de céramique Muller & Cie, il a sollicité de nouveaux industriels (fondeurs, céramistes, fabricants de quincailleries, de revêtements muraux, etc.) susceptibles d’éditer ses créations afin de pouvoir les réutiliser pour d’autres constructions. À l’époque du Castel Béranger, Guimard acceptait qu’elles apparaissent dans les catalogues de ses fournisseurs, s’assurant ainsi d’une publicité mutuelle. Il leur a également fourni d’autres modèles qui ne figuraient pas au Castel Béranger. Et c’est dans cette logique qu’il a progressivement ambitionné d’aborder la totalité des domaines de l’art décoratif sous forme de catalogues dédiés à son style personnel.

Agence de Guimard au rez-de-chaussée du Castel Béranger, état actuel. Photo Frédéric Descouturelle.
Passée la période de l’oubli après-guerre, à partir des années 1960, la valeur patrimoniale du Castel Béranger a commencé à apparaître. Mais elle n’a pas empêché de nombreuses dénaturations et elle s’est surtout traduite par le pillage d’une grande partie des quincailleries et de nombreux vitraux par les occupants eux-mêmes. Son classement n’est intervenu qu’en 1992, peu avant une opération de revente de l’immeuble par appartements et une première réhabilitation en 2000. Pour les parties communes, le choix de teintes à dominante verte a été fait, mais elles apparaissent à présent en contradiction avec les études stratigraphiques qui révèlent des teintes grises et bleues. Aujourd’hui, au sein d’un immeuble qui ne se visite toujours pas, il serait pertinent d’imaginer la présentation au public de beaux appartements restaurés. Une étude minutieuse et documentée serait un préalable à tout travail de réflexion sur l’usage et la restauration scientifique de cette œuvre majeure d’Hector Guimard.
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