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Month: mars 2026

Victor Horta. L’hôtel Solvay, 224 avenue Louise à Bruxelles. A propos d’un livre récent publié par les Éditions Racine à Bruxelles.

15 mars 2026

Françoise Aubry, ancienne conservatrice du musée Horta à Bruxelles, a été l’amie du Cercle Guimard avant même sa fondation en 2003. Nous l’avons rencontrée à de multiples reprises, à Paris, à Bruxelles et à Barcelone et souvent correspondu avec elle. Son autorité et son expérience nous ont guidés dans le difficile parcours vers l’existence d’un musée Guimard à Paris et elle avait volontiers accepté de préfacer notre premier livre consacré à l’hôtel Mezzara en 2108 alors que son avenir était des plus incertains.

Françoise nous a fait l’amitié de répondre à notre sollicitation et de nous envoyer un résumé de l’ouvrage remarquable qu’elle vient de publier sur l’hôtel Solvay, l’un des chefs-d’œuvre de Victor Horta et à coup sûr son œuvre la plus luxueuse. À l’occasion du changement d’affectation du bâtiment qui est devenu un musée ouvert deux jours par semaine et après d’importantes restaurations, elle renouvelle le travail fouillé de Yolande Oostens-Wittamer publié il y a presque trente ans.

 

 

En 1894, Armand, fils du grand inventeur et industriel Ernest Solvay, se marie avec Fanny Hunter. Le jeune couple choisit de s’établir avenue Louise, à l’époque l’artère la plus prestigieuse de Bruxelles et de faire construire un hôtel de maître sur un terrain de 950 mètres carrés. Il choisit Horta comme architecte. Son nom a été suggéré par l’ingénieur Émile Tassel pour qui il construit une maison non loin de là, 6 rue Paul-Émile Janson et un ami de celui-ci, Charles Lefébure, secrétaire personnel d’Ernest Solvay. Horta n’est pas encore très connu mais la nouveauté de l’hôtel Tassel fait sensation. Il saura, à coup sûr, construire une résidence dotée de tout  le confort moderne (chauffage central, salle de bains, électricité) qui soulignera l’audace du jeune couple en regard d’une « bonne » société bruxelloise, conventionnelle et éprise d’éclectisme. La fortune des Solvay est récente et due aux qualités entrepreneuriales d’Alfred et Ernest Solvay. Ils ne sont pas les héritiers d’une tradition familiale qui pourrait les ligoter dans leurs choix et les contraindre au conformisme.

Horta gagne la confiance de la famille et est chargé de différentes commandes qui vont du tombeau familial au cimetière d’Ixelles aux laboratoires de la société rue des Champs-Elysées à Ixelles en passant par un château à Chambley, en Lorraine, pour Alice, mariée au baron Henri de Wangen.

Le 3 septembre 1894, Horta présente ses premiers plans à Armand Solvay. Le chantier s’annonce titanesque. Il parle dans ses Mémoires d’une « œuvre de géant » puisque l’architecte est aussi en charge de la décoration intérieure y compris l’ensemble du mobilier dont chaque pièce est unique, dessinée sur mesure.

L’autorisation de bâtir est accordée par la Ville de Bruxelles le 20 août 1895. Le chantier sera long et peut-être considéré comme terminé en 1902 lorsqu’est posée dans la cage d’escalier la grande toile du peintre Théo Van Rysselberghe La lecture dans le parc qui s’insère admirablement dans l’univers coloré créé par Horta.

 

Victor Horta, hôtel Solvay, 224 avenue Louise à Bruxelles, 1895-1902, palier de l’escalier du rez-de-chaussée au bel étage, tableau La lecture dans le parc de Théo Van Rysselberghe. Photo Gilles van den Abeele.

L’hôtel traverse une partie du XXe siècle sans altération majeure. Pendant la seconde guerre mondiale, la verrière qui coiffe l’escalier d’apparat est soufflée lors de la chute d’un bombe à proximité. Au début des années cinquante, la famille Solvay souhaite se séparer du bâtiment préférant vivre dans la banlieue verte de Bruxelles. Elle propose l’acquisition de l’hôtel à l’État belge pour un montant réduit. Cette offre généreuse sera rejetée et il faudra attendre la fin de l’année 1957 pour que l’hôtel soit acquis par M. et Mme Wittamer-De Camps qui ont l’intention d’y installer leurs ateliers de haute couture. Divers travaux sont alors exécutés pour approprier l’hôtel à ses nouvelles fonctions et le puits de lumière au-dessus de l’escalier d’apparat sera couvert par un plancher (aujourd’hui la verrière en double éventail est restaurée mais éclairée artificiellement car le plancher demeure au niveau du 2e étage). Cette intervention a également privé le jardin d’hiver de la lumière naturelle (au niveau des chambres à coucher au 1er étage). Les chambres du 2e étage ne forment plus qu’une unique grande pièce occupant la profondeur totale du bâtiment.

Grâce soit rendue à M. et Mme Wittamer car il est probable que sans eux l’hôtel Solvay aurait subi le même sort que les autres bâtiments de Horta situés avenue Louise : sa deuxième maison personnelle, au n° 136 ; l’hôtel Aubecq, au n° 520 (démoli en 1950) ; l’hôtel Roger, au n° 459, (transformé de fond en comble). Après la Seconde Guerre mondiale, l’avenue Louise a été percée de tunnels et de très nombreux hôtels de maître remplacés par des immeubles à appartements.

L’hôtel Solvay ne sera classé qu’en 1977, trop tard pour éviter la construction des deux immeubles qui le flanquent aujourd’hui. Après le décès de M. et Mme Wittamer, c’est leur fils Michel qui assume la gestion du monument. Quant à leur fille, Yolande Oostens-Wittamer, elle se consacre à des recherches sur Horta, concrétisées par une thèse de doctorat sur l’hôtel Solvay présentée à l’université de Louvain-la-Neuve (éditée en 1980). Le propriétaire actuel est le fils de Michel Wittamer, Alexandre qui m’a confié en 2024 l’écriture d’un livre sur l’hôtel Solvay, presque trente ans après celui publié par sa tante chez Diane de Selliers en 1996. Ce livre a paru aux éditions Racine en 2025 et a été traduit en néerlandais et en anglais, avec des photos de Gilles van den Abeele et une série de plans du bureau Van der Wee Architects qui a procédé à un nouveau relevé de l’hôtel en vue de sa restauration.

Le plan de l’hôtel Solvay rompt avec la tradition des hôtels de maître bruxellois. L’entrée cochère est toujours présente et ouvre sur un passage carrossable qui permet de gagner les écuries construites en fond de parcelle. Celles-ci n’ont pas été confiées à Horta par Armand Solvay mais à des architectes qui travaillaient régulièrement pour la firme Solvay (Constant Bosmans et  Henry Vandeveld, 1898). La façade est composée de deux grands bow-windows, surmontés de balcons, qui encadrent une partie centrale incurvée. Au bel étage, le balcon des salons permettait d’observer le trafic des équipages qui se rendaient à l’Hippodrome ou au Bois de la Cambre. Les structures métalliques, peintes en ocre clair, sont omniprésentes et radicalement neuves dans le contexte d’un hôtel de maître luxueux. La pierre d’Euville se prête à un travail de moulurations subtiles et la pierre bleue, plus résistante, est utilisée pour le soubassement, les encadrements des portes-fenêtres du balcon et quelques bandeaux horizontaux.

 

Victor Horta, hôtel Solvay, 224 avenue Louise à Bruxelles, 1895-1902, départ de la rampe d’escalier au rez-de-chaussée. Photo Gilles van den Abeele.

La disposition intérieure est inédite : le plan est articulé par les deux cages d’escalier, surmontées d’une verrière, placées contre les murs mitoyens. L’escalier d’apparat, précédé d’un vaste hall qui donne sur l’entrée cochère, aboutit à un palier à partir duquel il se divise en deux pour conduire au bel étage. Il faut ensuite traverser un grand palier qui donne accès à l’enfilade des salons côté rue et à la salle à manger côté jardin, pour emprunter un escalier plus discret afin de gagner les étages privés.

 

Victor Horta, hôtel Solvay, 224 avenue Louise à Bruxelles, 1895-1902, salle à manger au bel étage, côté jardin. Photo Gilles van den Abeele.

Grâce à des portes vitrées, les salons et la salle à manger peuvent s’ouvrir complètement sur la cage d’escalier transformée en lieu de défilé les jours de réception. La totalité de l’espace du bel étage peut être embrassée en un coup d’œil. Ces portes permettent aussi à la lumière naturelle provenant des façades côté rue et côté jardin de pénétrer au cœur de la maison. Horta règle magistralement la circulation de la lumière et favorise au maximum la lumière naturelle parce qu’elle prête une vie changeante aux couleurs des vitraux et crée de multiples luminaires électriques en laiton doré dont les tiges sont orientées afin de faire ressortir la couleur des vitraux une fois la nuit tombée, la sculpture fouillée des boiseries, les rehauts d’or des ferronneries et des peintures décoratives et l’éclat des glaces biseautées. Il respecte aussi la tradition qui consiste à placer d’énormes miroirs au-dessus des cheminées pour agrandir l’espace et multiplier l’éclat des lampes.

 

Victor Horta, hôtel Solvay, 120 avenue Louise à Bruxelles, 1895-1902, plafond en mosaïque du palier du bel étage. Photo Gilles van den Abeele.

Horta est bien sûr un architecte mais aussi un artiste accompli quand il associe les couleurs comme le font les peintres de son temps en appliquant les lois de Chevreul sur les couleurs complémentaires. Dans le décor mural de la cage d’escalier entre le bel étage et le premier, l’orange vient s’infuser progressivement dans le vert.

Le palier du premier étage sépare les pièces réservées aux parents (bureau de Monsieur, boudoir de Madame, chambre à coucher) et celles destinées à la vie familiale (salle d’études, petite salle à manger intime). Le palier bénéficie de deux apports de lumière grâce à la verrière qui coiffe le deuxième puits de lumière et à une deuxième verrière arrondie qui ferme une baie percée dans le premier puits de lumière au-dessus de l’escalier d’apparat. Le palier est conçu comme un lieu de rencontre, une place intime avec ses canapés bas, ses lampadaires métalliques qui évoquent des arbres et son jardin que figurent les hampes florales figées dans le vitrail. Cet espace invite à des rêveries hors du temps tant le monde réel paraît lointain.

 

Victor Horta, hôtel Solvay, 224 avenue Louise à Bruxelles, 1895-1902, salle de bain à l’entresol. Photo Gilles van den Abeele.

Entre le premier et le deuxième étage, Horta a placé la salle de bains en entresol. Il y mélange avec audace les matériaux industriels comme la brique émaillée blanche avec le marbre de Carrare sertis dans des boiseries de frêne d’Amérique posées sur une plinthe de marbre rouge. A l’opposé de la fenêtre, les panneaux des portes et placards sont revêtus de miroirs biseautés et de verres américains utilisés ici pour leur texture et leurs couleurs et non pour laisser passer la lumière, sauf dans la porte qui donne sur le corridor d’accès. Les six panneaux composent un splendide motif ornemental. Cette salle de bains témoigne d’un grand raffinement sans être ostentatoire. On n’est pas à l’hôtel de la Païva.

Les parois de la dernière partie de la cage d’escalier sont peintes dans un dégradé orange pâlissant vers le blanc au fur et à mesure que l’on s’approche de la verrière. Les arabesques orange vif dessinent une pergola métallique que complète la verrière et sa végétation en verre américain d’un jaune très doux. Ce dispositif éclaire le fait que chez Horta tout le système décoratif provient de la courbe qu’il a imprimée au métal. Rationnellement adaptée pour traduire la souplesse du matériau (selon un des principes de Viollet-le-Duc) l’arabesque est à la base du décor mural qui, dans ce cas, représente à l’intérieur une architecture. Les poutres d’acier réelles qui enserrent les murs de la cage d’escalier « supportent » visuellement des arcs peints, prolongés par la structure métallique de la verrière.

L’escalier de service, éclairé par une série de fenêtres de formes variées côté jardin, donne accès à un troisième étage, destiné aux domestiques. Le grenier est vaste mais ne peut être totalement utilisé parce que son plancher est troué par les deux puits de lumière  auxquels correspondent les verrières placées dans la pente du toit. C’est une disposition que l’on retrouve dans les autres immeubles de Horta à l’époque : les vitraux des verrières qui coiffent les cages d’escalier doivent être protégés des intempéries par un vitrage correspondant dans la toiture.

 

Victor Horta, hôtel Solvay, 224 avenue Louise à Bruxelles, 1895-1902, escalier privé couvert de la verrière du puits de lumière nord. Photo Gilles van den Abeele.

Lorsque l’on examine la façade arrière, la division des fonctions est rationnelle. La partie la plus importante est formée par la cuisine en avant-corps (Horta abandonne ici le principe de la cuisine-cave) dont la toiture forme un grand balcon pour la salle à manger, surmontée de deux étages. L’étroit massif que forme l’escalier de service lui est accolé. Au-dessus du passage carrossable, la salle d’eau avec toilettes, le cabinet de toilette des maîtres de maison et la salle de bains sont superposés .

Autre élément de confort « moderne », la ventilation a été soigneusement étudiée par Horta et un flux d’air permanent parcourt l’hôtel sans qu’il soit nécessaire d’ouvrir les fenêtres. Le chauffage à vapeur alimentait des radiateurs aujourd’hui appropriées au gaz par le plombier-chauffagiste Pascal Desmee, une modification délicate qui a demandé des mois de travail. Récemment (2021-2025), Alexandre Wittamer a confié la restauration de la façade et de la toiture de l’hôtel Solvay à l’architecte Barbara Van der Wee (auteur, entre autres bâtiments de Horta, de la restauration du Musée Horta et de l’hôtel Van Eetvelde). Les structures métalliques avaient souffert et demandaient des interventions complexes réalisées par le ferronnier Luc Reuse. Bien d’autres artisans compétents (les couvreurs J.M. Tong et son fils, le peintre Chr. Feuillaux, le menuisier D. Lutjeharms, le maître-verrier Cl. Van Veerdegem-Vosch, etc.) ont participé à ce chantier modèle qui a été récompensé en 2025 par un prix Europa Nostra.

On doit être conscient aujourd’hui de la fragilité de ces bâtiments Art Nouveau dont il est impératif de limiter l’accès. L’escalier du Musée Horta a dû être renforcé car il fléchissait sous le poids des visiteurs et il est dépourvu des précieux tapis de laine que Horta avait dessinés pour l’hôtel Solvay. L’entretien et la restauration de ces architectures exceptionnelles sont liés à l’existence d’artisans bien formés. On peut se demander si les puissances publiques continueront dans l’avenir à financer les « écoles du patrimoine » et la conservation des bâtiments anciens. Les générations à venir seront-elles attirées par ces métiers souvent durs et exigeants, ancrés dans une longue tradition des savoir-faire où la main et l’intelligence vont de pair ?

Victor Horta, hôtel Solvay, 224 avenue Louise à Bruxelles, 1895-1902, paroi et verrière de la cage de l’escalier privé. Photo Gilles van den Abeele.

L’hôtel Solvay ainsi que trois autres bâtiments de Horta (l’hôtel Tassel, l’hôtel Van Eetvelde et la maison personnelle de Horta) ont été classés au Patrimoine mondial de l’Unesco en 2000, une reconnaissance internationale de l’œuvre de Horta malheureusement venue trop tard pour sauver la Maison du Peuple démolie en 1965.

Françoise Aubry

 

Pour approfondir

David DERNIE et Alastair CAREW-COX, Victor Horta. L’architecte de l’Art Nouveau. Bruxelles, Fonds Mercator, 2018.

Michèle GOSLAR, Victor Horta 1861-1947. L’homme – L’architecte – L’Art Nouveau. Bruxelles, Fonds Mercator et Fondation Pierre Lahaut, 2012.

Yolande OOSTENS-WITTAMER, Victor Horta. L’hôtel Solvay. Louvain-la-Neuve, Institut  supérieur d’archéologie et d’histoire de l’art, Collège Erasme, 1980.

Yolande OOSTENS-WITTAMER, Horta. L’hôtel Solvay. Paris, Diane de Selliers Editeur, 1996.

Victor Horta. Mémoires, édités par Cécile DULIERE. Bruxelles, Ministère de la Communauté française de Belgique, 1985.

Les quincailleries d’Hector Guimard — Troisième partie : les dernières quincailleries du Castel Béranger

1 mars 2026

Toutes les photos appartenant aux auteurs ou au Centre d’Archives et de Documentation du Cercle Guimard doivent impérativement faire l’objet d’un accord du Cercle Guimard dans le cas d’un projet de publication, quel qu’en soit le support.

 

Après deux articles consacrés aux quincailleries des portes et des fenêtres du Castel Béranger, nous poursuivons la description des autres quincailleries créées par Guimard avec la maison Fontaine ou avec la fonderie Durenne pour l’équipement de son premier immeuble de rapport. Certaines ont été éditées pour chaque appartement et peuvent parfois encore se trouver dans l’immeuble et plus souvent sur le marché de l’art. D’autres ont probablement été fondues à exemplaire unique et ont, pour l’instant, disparu.

 

Présentes sur chacune des portes palières des appartements, les boutons de sonnettes ont une platine de forme grossièrement carrée dont la masse centrale semble chiffonnée et dont les quatre angles semblent aplatis par la force de pression exercée par les vis qui la maintiennent sur la paroi. Cette idée de déformation de la matière a été reprise par Guimard à de nombreuses occasions comme pour les fixations transversales initialement imaginées sur les portiques des accès découverts du métro.

 

Bouton de sonnette des portes des appartements du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 35 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.

Bouton de sonnette des portes des appartements du Castel Béranger. Haut. 6 cm, larg. 6,5 cm, prof. 3 cm. Coll. part.

Leur fonctionnement (un bouton poussoir sur ressort) et plus encore la dénomination retenue dans les légendes de la planche 35 du portfolio du Castel Béranger, « boutons des sonneries électriques », ne laisse pas de doute sur la présence de l’électricité au sein du Castel Béranger. Si le principe de la sonnette électrique a été déposé dès 1852[1], cette source d’énergie particulièrement moderne en 1895-1898 ne semble pas y avoir été utilisée pour l’éclairage. Dans son portfolio, Guimard reste d’ailleurs très discret sur les appareils d’éclairage en fonction dans l’immeuble. La lanterne présente dans la cour pourrait, avec sa cheminée protégée par un chapeau, fonctionner au gaz. Mais il n’est pas exclu qu’au moment de leur livraison, les appartements aient tout simplement été éclairés par des lampes à pétrole suspendues aux plafonds comme nous le verrons plus loin.

Ce modèle de bouton de sonnette a été utilisé par Guimard au moins pour le Castel Henriette[2]. Mais d’autres localisations ont pu exister comme le prouve cet exemplaire inséré sur une plaque en pierre (ardoise ?) dont les contours suivent ceux de la platine en les régularisant. Il est possible qu’il s’agisse de la sonnette du portillon donnant accès au patronage de la Salle Humbert de Romans. En ce cas, le fil électrique sortant du côté droit pour longer un joint de pierre nous donne l’indication de la façon dont Guimard entendait que le bouton fut positionné (renversé à 180° par rapport à la photo du portfolio).

 

bouton de sonnette électrique sur une plaque en pierre. Coll. part. Photo Elisa Tenorio.

La grande majorité des exemplaires initialement présents au Castel Béranger a subi le sort d’autres quincailleries de Guimard : volées puis collectionnées ou revendues. De ce fait, la plupart des sonnettes équipant actuellement les appartements sont des copies.

 

Copie de bouton de sonnette au Castel Béranger. Photo O. P.

 

Un autre type de sonnette électrique est présent sur la même planche du portfolio du Castel Béranger et est englobée dans la même dénomination des légendes « boutons des sonneries électriques ». Il s’agit cette fois d’une poire électrique dont la fonction était probablement l’appel de la domesticité. Les appartements du Castel Béranger qui s’adressaient à une clientèle de petite et de moyenne bourgeoisie, n’avaient pas d’office mais il était possible de louer des chambres de bonnes au sixième étage. Aucune de ces poires de sonnette n’est actuellement connue.

 

Poire de sonnette électrique des appartements du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 57 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.

 

Un troisième dispositif de sonnette est le « coulisseau en bronze de l’entrée principale sur plaque de lave émaillée » reproduit sur la planche 35 du portfolio. Il a vraisemblablement été édité à un nombre d’exemplaires très restreint et n’a sans doute été mis en place qu’au Castel Béranger.

 

Coulisseau de sonnette du portail du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 35 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.

On en retrouve les éléments métalliques au n° 628, sur une photographie donnée par Adeline Oppenheim-Guimard à la Bibliothèque des Arts décoratifs en 1948. Ils figurent en compagnies d’autres quincailleries contemporaines ou plus tardives.

 

Coulisseau de sonnette en bronze du Castel Béranger. Bibliothèque des Arts Décoratifs, don Adeline Oppenheim-Guimard, 1948, photo Laurent Sully Jaulmes (détail).

Ce type de sonnette pouvait alors fonctionner de façon mécanique (par un câble faisant tinter une cloche) ou électrique[3]. Sa position sur la portion de grille entre le vantail et la colonne droite nous fait soupçonner qu’il s’agissait plutôt d’un mécanisme électrique, moins encombrant. La sonnerie retentissait dans la loge de la concierge qui commandait alors l’ouverture de la porte par un cordon.

 

Portail du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 4 (détail), Librairie Rouam, 1898. ETH-Bibliotheck Zürich http://www.e-rara.ch/doi/10.3931/e-rara-27774.

Malheureusement, ce coulisseau a disparu avant 1963. Une photographie prise à cette date montre qu’il avait déjà été remplacé par un bouton de sonnette électrique banal.

 

Détail du portail du Castel Béranger avec un bouton de sonnette électrique banal. Revue Bizarre n° 27, p. 9, 1er trimestre 1963. Photo P. Jahan.

 

L’autre article de quincaillerie sans doute édité à exemplaire unique est le robinet de la fontaine de la cour.

 

Robinet de la cour du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 14 (détail), Librairie Rouam, 1898. ETH-Bibliotheck Zürich http://www.e-rara.ch/doi/10.3931/e-rara-27774.

Fontaine de la cour du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 14 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.

Si la fontaine en fonte, sans doute originellement bronzée, existe toujours, le robinet a disparu à une époque indéterminée et a été remplacé par un robinet banal, trop court pour remplir un seau posé dans le réceptacle central.

 

Fontaine de la cour du Castel Béranger, état actuel. Droits réservés.

 

C’est sans doute avec les pitons des tringles des tapis des escaliers que transparaît le souci de Guimard de ne négliger aucun détail décoratif (cf. notre article sur les tapis et les moquettes de Guimard). Sur un article nécessairement simple, Guimard introduit un pincement latéral.

 

Pitons de tringles de tapis du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 51 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.

Ces pitons ont tous été ôtés à une date indéterminée, mais un nombre conséquent d’entre eux à été récupéré par Alain Blondel et Yves Plantin.

 

Lot de 25 pitons de tringles de tapis d’escalier du Castel Béranger, ancienne collection Yves Plantin, vente Auction France, Paris, 23/11/2017. Photo Auction France.

Deux pitons de tringles de tapis d’escalier du Castel Béranger décapés, ancienne collection Yves Plantin, vente Auction France, Paris, 23/11/2017. Coll. part. Photo F. D.

Actuellement, les tapis d’escalier du Castel Béranger sont maintenus par des tringles fixées avec des pitons banals.

À l’origine, chacun des appartements du Castel Béranger avait une minuscule salle de toilette pourvue d’un meuble lavabo dessiné par Guimard.

 

Salle de toilette d’un appartement du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 59 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.

Le modèle de ce meuble économique aux lignes géométriques a peut-être préexisté au Castel Béranger mais a pu être modernisé par un accastillage métallique. Les boutons des tiroirs, les supports des porte-serviettes et la platine du robinet sont en « cuivre nickelé » et adoptent un modelage conforme aux autres décors du Castel Béranger.

 

Platine du robinet du meuble lavabo des appartements du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 59 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.

Supports des porte-serviettes du meuble lavabo des appartements du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 59 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.

Boutons des tiroirs du meuble lavabo des appartements du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 59 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.

À notre connaissance, deux lavabos du Castel Béranger ont survécu. L’un d’eux a été acheté par Hector Guimard Diffusion et sera présenté dans le Musée Guimard au sein de l’hôtel Mezzara.

 

Lavabo du Castel Béranger, après restauration. Coll. Hector Guimard Diffusion. Photo F. D.

Au cours de sa restauration, il a été nécessaire de reconstituer la platine du robinet d’après les photos anciennes et de copier les boutons des tiroirs d’après l’une de celles de l’autre exemplaire connu.

 

Bouton de tiroir d’un lavabo du Castel Béranger. Coll. part. Photo F. D.

Tiroir d’un lavabo du Castel Béranger dans l’atelier de restauration de M. François Derobe (Meuse) avec une copie de bouton. Coll. Hector Guimard Diffusion. Photo F. D.

Ces boutons de tiroirs ont été employés par Guimard à la même époque sur plusieurs meubles comme son propre bureau situé dans son agence d’architecture au rez-de-chaussée du Castel Béranger puis transféré dans sa nouvelle agence au rez-de-chaussée de son hôtel particulier au 122 avenue Mozart.

 

Bureau de l’agence d’Hector Guimard exposé au Museum of Modern Art à New York. Photo MoMA. Droits réservés.

 

Même un article aussi insignifiant que la poignée des tabliers de cheminées des appartements a fait l’objet d’une création. Elle est répertoriée dans le portfolio du Castel Béranger sous le nom de « coquille en cuivre des rideaux de cheminée ». Nous n’en connaissons actuellement aucun modèle subsistant.

 

Poignée des tabliers de cheminées des appartements des appartements du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 51 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.

 

Si des cheminées étaient présentes dans les chambres, les salons et les salles à manger des appartements, la présence sur le portfolio d’une « grille en bronze des bouches de chaleur » indique qu’un mode de chauffage complémentaire par calorifères en sous-sol et conduits d’air chaud existait aussi au Castel Béranger.

 

Grille en bronze des bouches de chaleur des appartements du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 51 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. part.

Nous n’en connaissons actuellement aucun modèle subsistant, mais deux exemplaires ont été utilisés postérieurement par Guimard en tant que grilles d’aération et scellées dans la maçonnerie, l’une sur la façade latérale droite de l’hôtel Deron-Levent à Paris (c. 1907), l’autre sur la façade sur rue de la villa d’Eaubonne (c. 1907-1908).

 

Grille d’aération en façade latérale droite de l’hôtel Deron-Levent (c. 1907), 8 villa La Réunion, Paris XVIe. Photo F. D.

Grille d’aération en façade sur rue de la villa d’Eaubonne (c.1907-1908), 16 rue Jean-Doyen, Eaubonne, Val d’Oise. Photo F. D.

 

Nous achevons cet article avec quelques quincailleries en fonte de fer et donc probablement coulées par Durenne à Sommevoire, contrairement à tous ceux présentés plus haut qui sont en métaux cuivreux et qui ont vraisemblablement été fournis par la maison Fontaine.

Comme nous l’avancions plus haut, il est probable que les appartements du Castel Béranger ne bénéficiaient pas de l’éclairage électrique. Rien ne prouve non plus qu’ils aient eu un réseau d’éclairage au gaz. Mais le fait que dans quelques appartements subsistent des pitons en fonte fixés sur une solive en fer au centre des pièces, nous inclinent à penser qu’ils servaient à accrocher des lampes à pétrole que l’on pouvait monter et descendre au moyen d’une poulie pour modifier l’éclairage et pour recharger le réservoir en combustible.

 

Piton de suspension au plafond d’un appartement du Castel Béranger au deuxième étage sur rue. Droits réservés.

Seul le modèle de piton suspension destiné aux salons est mentionné dans le portfolio. Sans doute était-il d’un gabarit plus important que celui des autres pièces. Nous n’en connaissons actuellement aucun modèle subsistant.

 

Piton de suspension des salons du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 52 (détail), Librairie Rouam, 1898. Coll. Part.

 

D’autres articles de quincailleries du Castel Béranger nous sont à l’heure actuelle très peu connus. Il s’agit de décors de fixations métalliques ponctuant les solives de certaines pièces. Ils sont visibles sur deux planches du portfolio, aux plafonds d’une chambre (pl. 40) et d’un salon (pl. 49). Ces deux pièces faisaient partie d’un même appartement sur rue au second étage que Guimard a particulièrement utilisé pour les prises de vue reproduites dans le portfolio. Sur la photo de la planche 49 on voit aussi des décors de fixation sur un linteau métallique de l’oriel que Guimard a pris soin de faire souligner par une touche dorée.

 

Vue du salon de l’appartement à l’angle de la rue La Fontaine et du hameau Béranger au second étage du Castel Béranger. Hector Guimard, L’Art dans l’Habitation moderne/Le Castel Béranger (portfolio du Castel Béranger), pl. 49 (détail), Librairie Rouam, 1898. ETH-Bibliotheck Zürich http://www.e-rara.ch/doi/10.3931/e-rara-27774.

 

Toujours présentes mais moins facilement visibles et non mentionnées par Guimard dans son portfolio, des bagues décoratives en fonte ornent l’insertion des barreaux de l’escalier de service du Castel Béranger.

 

Bagues décoratives des barreaux de l’escalier de service du Castel Béranger. Photo F. D.

 

Dans un prochain article, nous aborderons les quincailleries de Guimard produites en dehors du Castel Béranger et peu après.

 

Frédéric Descouturelle

avec la collaboration d’Olivier Pons

 

Notes

[1] Brevet déposé le 19 mars 1852 relatif à l’application de la télégraphie électrique aux sonnettes des maisons d’habitation et hôtels (INPI, brevet n° 273684). À cette époque aucun particulier ni même aucune entreprise ou institution n’est raccordée à un réseau électrique. Ceux-ci n’ont été développés qu’à la fin du XIXe siècle par des compagnies d’électricité. À Paris, les réseaux ont été interconnectés en 1907.

[2] L’exemplaire provenant du Castel Henriette a été donné au Musée d’Orsay par Alain Blondel et Yves Plantin 1979, OAO 485.

[3] Un brevet déposé le 31 décembre 1897 pour une amélioration du ressort de rappel fait état d’une variante électrique des coulisseaux de sonnettes (INPI, brevet n° 273684).

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