Des crémones sur eBay et des béquilles à Orsay

En septembre 2013, une paire de boîtiers et poignées de crémones (sans gâche haute ou basse et sans guide de tringle) s’est vendue sur eBay sous l’intitulé « Paire de poignées Art Nouveau en bronze argenté attribué à Hector Guimard (Van de Velde) ».

Paire de crémones. Vente eBay du 22 septembre 2013. Photo du vendeur.

Paire de crémones. Vente eBay du 22 septembre 2013. Photo du vendeur.

Cette référence à Henry Van de Velde ayant simplement été placée là pour attirer l’attention d’un public plus international, la question de l’attribution à Hector Guimard se posait immédiatement. On ne connaissait aucun exemplaire de ces crémones dans l’une ou l’autre de ses constructions, mais la découverte d’un nouveau modèle n’est pas une chose rare.

La plupart des connaisseurs de Guimard avaient bien noté une certaine similitude entre ces objets et son style, mais avaient cependant été rebutés par l’aspect un peu trop naturaliste du boîtier dont les extrémités évoquent des feuilles ou des flammes. Néanmoins, l’attribution à Guimard n’était pas impossible pour autant car, en de rares occasions, il a placé dans ses compositions des détails directement tirés de la nature. Et dans le cas de ces crémones, il était intéressant d’observer l’accent mis sur le rendu du travail manuel de la matière, rappelant celui réservé aux boutons de porte en porcelaine créés pour l’aménagement du Castel Béranger et largement utilisés par Guimard par la suite. En effet, à bien y regarder, la poignée de crémone semble avoir été grossièrement pétrie, comme si des lamelles d’argile avaient été pressées et tournées sur elles-mêmes par la main du modeleur.

Paire de crémones. Vente eBay du 22 septembre 2013. Photo du vendeur.

Paire de crémones. Vente eBay du 22 septembre 2013. Photo du vendeur.

Les extrémités du boîtier relèvent du même type de travail : leur matière semble avoir été étirée et tournée.

Paire de crémones. Vente eBay du 22 septembre 2013. Photo du vendeur.

Paire de crémones. Vente eBay du 22 septembre 2013. Photo du vendeur.

Quant au boîtier, sa masse centrale, lisse et bombée comme un noyau, semble avoir été découverte sous une épaisseur d’argile qu’on aurait retroussée à ses quatre coins.

Paire de crémones. Vente eBay du 22 septembre 2013. Photo du vendeur.

Paire de crémones. Vente eBay du 22 septembre 2013. Photo du vendeur.

Mais ce seul aspect visuel n’aurait pas été suffisant pour leur accorder une attribution à Guimard, si n’existait l’image d’un lot vendu par Sotheby’s New-York en 2005. Ce lot comprenait deux béquilles, ainsi que quatre poignées de crémones identiques à celles de l’annonce d’eBay, deux de couleur rougeâtre (sans doute en cuivre) et deux ayant la couleur du bronze ou du laiton. On comprenait immédiatement que les béquilles étaient la version « longue » des poignées de crémones.

Vente Sotheby's New York, le 10/3/05, lot 224, attribué à Guimard, adjugé 2400 $.

Vente Sotheby’s New York, le 10/3/05, lot 224, attribué à Guimard, adjugé 2400 $.

Ces six objets étaient alors attribués à Guimard par l’expert de la vente, ce qui n’offrait pas une grande garantie. Mais quelques années plus tard, cette attribution se voyait confirmée par l’entrée dans les collections du musée d’Orsay d’une paire de béquilles identiques provenant de la donation Josette Rispal-Lejeune en 2008. Le musée d’Orsay a mis en ligne leurs photographies et leur notice les donne bien comme étant de Guimard, sans toutefois y joindre de donnée bibliographique. Compte tenu de ces informations, l’attribution à Guimard des crémones vendues sur eBay ne semblait donc guère faire de doute.

Paire de « poignée de porte en forme de béquille », attribuées à Guimard. Dimensions : larg. 13 cm, haut. 6 cm. Musée d’Orsay. Numéros d’inventaire AOA 1742 1 et AOA 1742 2.

Paire de « poignée de porte en forme de béquille », attribuées à Guimard. Dimensions : larg. 13 cm, haut. 6 cm. Musée d’Orsay. Numéros d’inventaire AOA 1742 1 et AOA 1742 2.

De plus, le vendeur d’eBay précisait que ses crémones portent la marque « FT » qu’il donnait pour être celle de la fonderie Thiébault (ou plutôt Thiébaut) fonderie d’art parisienne essentiellement active dans la seconde moitié du XIXe siècle. En réalité, la marque « FT » est celle de la Maison Fontaine, 181 rue Saint-Honoré à Paris, spécialisée dans la serrurerie d’art. Cette marque avait été acquise de la maison Fromentin lors du rachat de son fonds.

Paire de crémones. Vente eBay du 22 septembre 2013. Photo du vendeur.

Paire de crémones. Vente eBay du 22 septembre 2013. Photo du vendeur.

Et l’album Le Castel Béranger établit bien que c’est à la Maison Fontaine que Guimard a confié l’édition de la totalité de la quincaillerie du Castel Béranger, dont les décors de serrure, les poignées des portes palières et les béquilles. On pouvait donc imaginer que Guimard était resté fidèle à Fontaine pour ce modèle de crémone.

Hector Guimard. Poignée de porte palière, modèle du Castel Béranger édité par la Maison Fontaine. Ici photographiée dans l’Immeuble Jassedé, 142 avenue de Versailles, Paris. Photo coll. part.

Hector Guimard. Poignée de porte palière, modèle du Castel Béranger édité par la Maison Fontaine. Ici photographiée dans l’Immeuble Jassedé, 142 avenue de Versailles, Paris. Photo coll. part.

Et pourtant, en consultant un catalogue de la Maison Fontaine, édité en août 1900 (sans doute à l’occasion de l’Exposition universelle) intitulé Serrures décoratives/Styles anciens/essais modernes et présentant une large sélection de planches photographiques, on se convainc très vite du contraire.

Couverture du catalogue de la Maison Fontaine. Serrures décoratives/Styles anciens/essais modernes, août 1900. Coll. part.

Couverture du catalogue de la Maison Fontaine. Serrures décoratives/Styles anciens/essais modernes, août 1900. Coll. part.

En effet, dès la première page illustrée (pl. 100) et grâce aux mentions des noms de certains des collaborateurs de la Maison Fontaine, l’attribution à Guimard tombe au profit d’Eriksson. On retrouve aussi les noms de Tony Selmersheim pour des articles encore peu modernes, d’Alexandre Charpentier et de « M. Guimard Architecte ». Pour sa part, Eriksson est crédité d’une espagnolette (n° 187, pl. 100), d’un bouton (n° 616, pl. 100) et d’une serrure (n° 214, pl. 100). À la planche 317 on retrouve la fameuse crémone (n° 230) présentée dans son entier avec sa gâche supérieure, son guide de tringle supérieur semblable aux extrémités du boîtier de l’espagnolette ; ainsi que son guide de tringle intermédiaire, reprenant le motif des extrémités du boîtier et identique au guide de tringle de l’espagnolette.

Toujours par analogie des motifs, on peut encore attribuer à Eriksson un verrou (n° 178, pl. 100) ; une targette (n° ?, pl. 100) ; des paumelles (n° 186 et 186 bis, pl. 100 et 427) ; les décors en métal d’une étagère (n° 704, pl. 100) ; une serrure à entre-deux (n° 277, pl. 585) ainsi que la béquille du musée d’Orsay (n° 125, pl. 134).

Eriksson, articles édités par la Maison Fontaine. Montage à partir de planches du catalogue Fontaine, août 1900. Coll. part.

Eriksson, articles édités par la Maison Fontaine. Montage à partir de planches du catalogue Fontaine, août 1900. Coll. part.

Curieusement, Guimard n’est crédité dans ce catalogue que d’un ensemble de décor de serrure (n° 276, pl. 585), celui du Castel Béranger. Sans doute avait-il souhaité garder l’exclusivité de ses autres modèles de quincaillerie créés à cette occasion. La poignée de porte palière et la béquille du Castel, quoique publiées dans un autre document par la Maison Fontaine, ne semblent pas avoir figuré sur ses catalogues. Quant aux nombreux autres articles de quincaillerie du Castel, ils ne semblent pas avoir été publiés autrement que par les soins de Guimard au sein de l’Album du Castel Béranger.

Toujours sur la planche 585 du catalogue Fontaine d’août 1900, un autre ensemble de décor de serrure (n° 244) reproduite sans mention d’auteur, pose problème. La construction de cette serrure est identique à celle du n° 276 de Guimard, avec un simple coffre et une simple gâche parallélépipédiques ne recevant d’autres décors que le cache du trou de serrure et des crochets qui maintiennent l’ensemble gâche et coffre à ses quatre coins. Plus complexe que sur le modèle clairement attribué à Guimard, le modelage de ces éléments décoratifs pourrait également être d’Eriksson.

Eriksson (?) pour le n° 244 et Hector Guimard pour le n° 276, modèles de serrures édités par la Maison Fontaine. Montage à partir de la planche 585 du catalogue Fontaine, août 1900. Coll. part.

Eriksson (?) pour le n° 244 et Hector Guimard pour le n° 276, modèles de serrures édités par la Maison Fontaine. Montage à partir de la planche 585 du catalogue Fontaine, août 1900. Coll. part.

Mais qui est cet Eriksson qui semble avoir laissé si peu de traces dans l’art décoratif français ? Selon toute vraisemblance, il s’agit du Suédois Christian Eriksson (1858-1935) qui, d’après une notice du Isabella Stewart Gardner Museum de Boston, a étudié à Stockholm, puis a exercé la profession d’ébéniste à Hambourg avant de s’installer à Paris de 1883 à 1897. À cette date, il est retourné en Suède, ayant ainsi connu les premières années de l’Art nouveau français. Spécialisé dans les vases et coupes en bronze et en argent de petite taille, il n’aurait donc pas dédaigné offrir son concours aux industriels d’art, notamment par cette importante collaboration aux « essais modernes » de la Maison Fontaine.

Coffret à bijoux en argent par Eriksson représentant une petite fille s’immergeant dans un bassin qu’elle fait déborder, encadrée par une figure masculine et une figure féminine. 1897. Dimensions : larg. 16,5 cm, prof. 7,2 cm, haut. 9,5 cm. Isabella Stewart Gardner Museum, Boston.

Coffret à bijoux en argent par Eriksson représentant une petite fille s’immergeant dans un bassin qu’elle fait déborder, encadrée par une figure masculine et une figure féminine. 1897. Dimensions : larg. 16,5 cm, prof. 7,2 cm, haut. 9,5 cm. Isabella Stewart Gardner Museum, Boston.

Nous savons que la serrure n° 214, ainsi que le bouton n° 616 d’Eriksson ont été présentés par la Maison Fontaine à l’Exposition universelle de 1900, en compagnie d’œuvres de Gustave Michel et de Louis Bigaux. Sur ces deux articles qui font intervenir la figure féminine, Eriksson est assez proche de ce que peuvent alors produire Alexandre Charpentier ou Georges de Feure. Alors que l’espagnolette, le verrou et la crémone sont plus proches du courant naturaliste de l’Art nouveau par leur évocation de feuilles enroulées. La poignée même de l’espagnolette est assez étonnante. Elle n’est pas sans rappeler l’extrémité d’un os et par là même les sarcasmes du critique d’art Arsène Alexandre dans le Figaro du 1er septembre 1900, assurant que la « nouille [s’était] compromise avec l’os de mouton pour composer ce que l’on a appelé du nom générique, et bizarre, d’art nouveau ». Mais comme nous l’avons signalé plus haut, les détails de la poignée de crémone et de la béquille introduisent une manière toute nouvelle qui privilégie le rendu du geste du modeleur en n’hésitant pas à exhiber un aspect volontairement non fini. Il existe là un vrai parallélisme avec le travail des premières années de Guimard dont le modelage revêt un aspect « chiffonné » et quelque peu sauvage avant qu’il ne le fasse assez rapidement évoluer en privilégiant l’harmonie des lignes et l’élégance de la composition.

Enfin, signalons, grâce à notre correspondant allemand Michael Schrader, qui nous l’a opportunément rappelé, la présence de ces crémones aux fenêtres de la très belle salle des fêtes de la mairie d’Euville en Meuse, décorée (ou plutôt revêtue intérieurement) en 1907 par le nancéien Eugène Vallin. Auteur de plusieurs modèles de quincaillerie destinés à garnir ses menuiseries et ses meubles, Vallin ne possédait pas de modèle de crémone à lui. Aussi avait-il recours dans ce cas aux catalogues des fabricants parisiens.

Crémone d’une fenêtre de la salle des fêtes de la mairie d’Euville. Posée en 1907 par le menuisier Eugène Vallin. Photo Cédric Amey. Nancy-guide.net.

Crémone d’une fenêtre de la salle des fêtes de la mairie d’Euville. Posée en 1907 par le menuisier Eugène Vallin. Photo Cédric Amey. Nancy-guide.net.

Frédéric Descouturelle
avec la collaboration de Dominique Magdelaine